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25 décembre 2015

Errance en France



Soma Morgenstern par Bil Spira, Café le Tournon, Paris 1939




Dans le cimetière de la petite ville d’Angers, le 3 juillet 1940, on a enterré le cadavre d’un jeune homme que personne ne connaissait dans la région. Il avait été l’un des innombrables réfugiés que l’on pouvait voir en ce temps-là dans les rues, sur les routes, dans les villages et les villes de France, femmes de la guerre éclair, projetés çà et là par la maladie, l’épuisement et la faim. Des millions d’êtres humains fuyaient vers le sud. Le jeune homme avait passé la nuit en plein air à proximité de la petite ville et n’avait été retrouvé mort que le lendemain vers midi, à l’endroit où il s’était couché pour dormir.

Ainsi débute Errance en France, le roman que Soma Morgenstern écrivit à Marseille et à Casablanca entre 1940 et 1941 (et le mettre définitivement en forme à New York en 1952), sur la route de son exil qui se poursuivait depuis l’Anschluss. Curieusement, le narrateur est chrétien et se nomme Petrykowsky, Ukrainien ou Polonais selon les circonstances historiques qui sont au cœur de l’œuvre de Morgenstern, et bien sûr Viennois ; un de ses amis se nomme Morgenroth, comme si Joseph Roth accompagnait Morgenstern par-delà la mort.








n°488

1 septembre 2015

Bil Spira par lui-même



Bil Spira, autoportrait (vers 1930)



Pour retrouver les épisodes précédents concernant Bil Spira, ses amis et les chemins de leur exil, suivez déjà ces deux liens : 




n°475

11 août 2014

Prodigieuse résurgence


Le 25 février 2012, Werner Saul, alias Curry, fait sa première entrée dans ce blog où j’indiquais avoir perdu sa trace à Marseille en 1941, au moment de sa prise en charge par Varian Fry et l’Emergency Rescue Commitee :
http://plusoumoinstrente.blogspot.fr/2012/02/der-kleine-diktator.html
Le 2 août dernier, son petit-neveu Shai Saul, artiste israélien, prend contact avec moi après être tombé sur une référence ultérieure dans Trente, consacrée à sa collaboration avec Der Wahre Jacob : http://plusoumoinstrente.blogspot.fr/2013/12/antepenultieme.html


Werner Saul (et sa mère), Rapallo (Italie) 1938


Depuis, Shai Saul m’a envoyé copie du recueil édité en 1984, Werner Saul/Curry, Der Kleine Diktator (S.A.W. Schmidt Verlag, Viernheim Verlag Viernheim), d’où je tire, en complément d’éléments fournis par Shai, l’essentiel des informations ci-dessous :   
Werner “Curry” Saul est né en 1908 à Duisbourg, en Allemagne, d’un père, Immanuel, mort sur le front russe en 1915, recevant la Croix de fer à titre posthume pour sa bravoure, et  d’une mère chanteuse d’opéra qui, restée à Berlin, sera victime des nazis. 
Pour ses études artistiques, il s’était installé à Paris pour étudier à l’académie Colarossi (comme George Grosz avant lui) et auprès d’André Lhote, avant de se rendre à Berlin pour publier ses premières caricatures antinazie dans Der Wahre Jacob. En mars 1933, Hitler au pouvoir, il revient à Paris pour y entamer “ une carrière de douze ans de réfugié ”, collabore au Rire où il anime Der Kleine Diktator après s’être exercé sur Mussolini avec Le Petit Dictateur (ci-dessous) en clin d’œil au très populaire Little King d’Otto Soglow. À la déclaration de guerre, il est interné comme Allemand au camp de Meslay-du-Maine où il croise son collègue viennois Bil Spira (qui en fit un amical portrait), puis, sans doute à la suite d’un périple de camp en camp avant et après la défaite, il parvient à gagner Marseille d’où il est exfiltré grâce à l’Emergency Rescue Commitee, pour se retrouver en Suisse en 1942, dans un camp de réfugiés au régime strict du canton d’Appelzell, et de terminer la guerre dans la Légion étrangère. De retour à Paris en 1945, il entre à la rédaction du Franc-Tireur auquel il collabore jusqu’à sa disparition en 1957. À la même époque, il publie des centaines de dessins en Europe, Argentine et aux États-Unis, particulièrement dans le New York Times entre 1947 et 1957. Il épouse Jacqueline dont il aura deux enfants, Brigitte et Dominique, et vivra à Yverdon-les-Bains dans le Jura suisse jusqu’à sa mort en 1984. 



Werner “Curry” Saul, Le petit dictateur, Le Rire, 1934

Werner “Curry” Saul, Le petit dictateur, Le Rire, 1934

Werner “Curry” Saul, Le petit dictateur, Le Rire, 1934

Werner “Curry” Saul, Le petit dictateur, Le Rire, 1934

Werner “Curry” Saul, Le petit dictateur, Le Rire, 1934

D’autres pages ici : http://www.math.rutgers.edu/~zeilberg/family/curryFour.html


Shai Saul m’a également fourni une lettre que Werner Saul adressa en 1981 à la Bibliothèque Nationale à Paris où il confirme sa commande de copies des pages publiées dans Le Rire en 1934 (30 dessins) et 1935 (9 dessins) après avoir donné son accord sur le devis de 1270,40 F.


1981

Le travail artistique de Shai Saul : http://shai-saul.net


n°398

27 février 2012

Egon ou Eugene Vitalis



Le 30 novembre 1939, au camp de Damigny, dans l’Orne, Bil Spira fit le portrait de Vitalis Biel (Egon ou Eugene Vitalis Biel-Bienne). Né à Vienne en 1902, contraint à l’exil, il réussit à rejoindre les États-Unis en 1942 (peut-être grâce à l’Emergency Rescue Committee) au terme d’une fuite particulièrement éprouvante. 
Ce Viennois est mort à Nashville en 1969.




autoportrait d’Eugene Vitalis Biel-Bienne

25 février 2012

Der Kleine Diktator



Au camp de Meslay-sur-Maine (Mayenne), comme précédemment dans les autres camps d’internement français, ou, aussitôt après la victoire allemande, dans les antichambres des camps nazis, Bil Spira côtoya de nombreux artistes dont il fit le portrait (parmi bien d’autres portraits et caricatures de compagnons ou de geôliers), comme son confrère Werner Saul, dit « Curry ».
Il transita aussi par Marseille, il figure bien sur la liste du Comité américain de secours (Emergency Rescue Committee). Je n’ai pas trouvé de traces ultérieures.
Curry avait publié Der Kleine Diktator dans Le Rire entre 1934 et 1939, une bande dessinée qui fait de toute évidence allusion au Little King d’Otto Soglow.





23 février 2012

Bil Spira



Joseph Roth meurt le 27 mai 1939, au bout du rouleau, rongé par l’alccol.
Moins de trois mois plus tard, à la déclaration de guerre, la plupart de ses amis persécutés par les nazis, mais coupables d’être ressortissants allemands (dont les Autrichiens depuis l’Anschluss), sont internés par les Français comme suspects d’intelligence avec l’ennemi, membres de la « la 5e colonne », comme Bil Spira et Stefan Fingal.

Stefan Fingal au camp de Damigny en 1939

Dans son livre, Bil Spira, de Vienne-la-Rouge aux camps d’internement français (Éditions Tirésias), l’historienne Claude Bessone, avec le concours de Jean-Marie Winkler, décrit le parcours de Spira que je vais résumer ici.
Autrichien, Viennois, Juif, social-démocrate, né en 1913, dessinateur pour l’Arbeiter Zeitung, particulièrement clairvoyant sur « le retour dans l’obscurantisme (qui) se double d’une nostalgie de la germanité idéalisée » écrit Jean-Marie Winkler, et dès 1932 « (Bil Spira) avait compris que le culte du chef, tel que le pratiquait Adolf Hitler, était susceptible d’attirer dans ses filets des ouvriers issus d’horizons politiques différents » (…) « électorat ouvrier déçu de la social-démocartie et désorienté à la suite de la crise économique ».

Arbeiter Zeitung du 20 août 1933

En 1934, l’Arbeiter Zeitung est interdit pas les austrofascistes de Dollfuss (l’autre cible privilégiée du journal et de Spira), chef de gouvernement autoritaire, nationaliste — et antinazi, qui fut bientôt assassiné par les nazis.
Spira émigre en France après l’Anschluss.
Il publie dans Le Rire.
En 1939 il est interné au stade Roland-Garros, dénommé « camp des indésirables », avant Damigny, Athis et Meslay-sur-Maine, il est libéré lors de l’exode de juin 1940, séjourne à Marseille où il fabrique des faux papiers pour Varian Fry, l’Américain qui aida tant de Juifs et d’antinazis à émigrer avec son Emergency Rescue Committee (Comité américain de secours). Arrêté sur dénonciation, il se retrouve au camp du Brébant près de Marseille, puis dans le plus terrible de tous, à Vernet-d’Ariège avant d’être déporté en Allemagne en septembre 1942, successivement dans les camps de travail de Laurahütte et de Blechshammer, et de survivre à la marche forcée lors de l’évacuation de Buchenwald en 1945.
Bil Spira s’installe définitivement en France où il meurt en 1999.


21 février 2012

De Vienne à Tournon


Le dessinateur Bil Spira, qui dut fuir l’Autriche après l’Anschluss, fréquenta le petit groupe d’exilés du Tournon (ou café de la Poste) autour de Joseph Roth, où madame Alazard servait des pernods à tire-larigot (ou bien du côte-du-rhône). 
Il en témoigne en 1947 dans le journal suédois Frehet, en compagnie de l’écrivain Stefan Fingal, l’indéfectible ami de Roth durant vingt ans. 




Au-dessus du Tournon, au 18 de la rue éponyme, à deux pas du palais du Luxembourg, une plaque signale que « le célècre écrivain autrichien Joseph Roth » y avait pris ses quartiers, précisément à l’hôtel de la Poste (alors dénommé), après que l’hôtel Foyot, de l’autre côté de la rue, où il avait résidé jusque-là, eut été détruit en 1937. 



Est-ce dû au hasard de la destinée si, en 1925, Joseph Roth consacra à Tournon, après Vienne (et avant Avignon), une de ses chroniques des Villes blanches ?  

« La ville, presque depuis son origine, a toujours été une capitale, une résidence pour les princes et les rois. Elle a appartenu à plusieurs nations, elle s’est transformée au cours du temps, mais aucun de ses maîtres n’a osé la ravaler jusqu’à en faire une ville de second ordre. Elle a toujours été jeune, fière, belle et vaste. Elle pouvait regarder l’avenir sans crainte, comme une déesse, sur laquelle le temps n’a pas prise. » 
Joseph Roth parle bien de Vienne (sous-préfecture de l’Isère) et non de Wien (capitale impériale de la défunte Autriche-Hongrie).
« Mais voilà que surgissent les murs d’une ville moyenâgeuse, romantique, presque allemande. C’est Tournon. » 



Délaissant le chemin de fer, Joseph Roth arriva à pied à Tournon (sous-préfecture de l’Ardèche). 
« D’un côté, les collines, de l’autre le fleuve. Pas de place pour respirer. Les maisons sont imbriquées les unes dans les autres, elles ne peuvent plus se dégager. Une ville entière est prisonnière. Elle est certes protégée de l’ennemi, mais à peu près comme quelqu’un qui n’aurait plus rien à craindre de personne, parce qu’il serait enfermé pour la vie. Une ruelle se fraie à grand-peine un chemin. Ah, la voilà qui se heurte à un mur, se resserre, se comprime encore plus et tombe sur une sœur qui connaît le même sort ! Les ruelles sont comme des vers, elles se tortillent entre les maisons. Celles-ci se pressent contre le fleuve et risqueraient de s’y noyer, si le mur d’enceinte qui le surplombe ne les retenait.
Je vais à droite, à gauche, devant moi, je retourne sur mes pas. J’entends des gens parler et je vois leurs gestes, mais ils sont aussi loin de moi que si nous étions séparés par des cloisons de verre. Un enfant rit, mais ce n’est ni un rire ni un enfant de mon époque. Je peux, dans des pays étrangers, me sentir à l’aise, comme chez moi, mais cela m’est impossible dans une époque étrangère. Notre vraie patrie, c’est le présent. Nos contemporains sont nos compatriotes. »


Bil & Mina