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24 décembre 2013

Les tribulations de Karl Holtz



Karl Holtz, Berlin Friedrichstraße, 1922


Karl Holtz, Straße in Paris, Jugend 1929

Karl Holtz, Pariser Boulevard, Jugend 1930


Karl Holtz, né à Berlin en 1899, étudie avec Emil Orlik, dessine pour le journal communiste Die Rote Fahne (Le drapeau rouge), voyage beaucoup comme ses dessins en témoignent, collabore au magazine social-démocrate Der wahre Jacob (Le vrai Jacob) dont il est une des figures majeures, ainsi que, dans une moindre mesureau Jugend et au Simplicissimus entre 1925 et 1933, est interdit de presse par les nazis (tous les artistes devant s’affilier aux chambres de culture du Reich), sert dans la Wehrmacht de 1939 à 1945 et, après la défaite, il revient à Potsdam désormais en zone soviétique où il habitait avant guerre, est condamné à vingt-cinq ans de prison en 1949 pour une caricature de Staline, avant d’être réhabilité en 1956. Il meurt à Potsdam en 1978.
http://karlholtz.blogspot.fr/


Karl Holtz, Der bunte Laden (La boutique multicolore), Jugend 1928


Karl Holtz, Der Wahre Jacob, 1931



Ironiquement, son ultime dessin paru dans le Jugend en 1934 est le même que le tout premier publié par le Simplicissimus en décembre 1925.


Karl Holtz, Simplicissimus, 1925

Karl Holtz, Jugend, 1934

19 juin 2013

Transports en commun à Berlin



Métro de Berlin (S-Bahn), 1930


Né en 1893 à Schwann dans le Wurtemberg, Oskar Nerlinger étudie les arts graphiques à Strasbourg dès l’âge de quinze ans, poursuit sa formation à Berlin où il s’associe au mouvement Der Sturm et adhère à l’Association des artistes révolutionnaires (ASSO) ce qui lui vaut d’être interdit en 1933 pour réapparaître en 1945 en se conformant au dogme du réalisme socialiste en Allemagne de l’Est où il meurt en 1969.


Train de barges sous le pont, 1931



Le bout du monde, 1929



Tour de la radio et métro aérien (1931)



Carrousel (1931)



Le dernier exil (1931)


7 mai 2013

Menschen am Sonntag






Menschen am Sonntag (Les Hommes le dimanche) étant désormais dans le domaine public, plus de risque, comme il y a quelque temps, de le voir disparaître de ce blog dont cette merveille est une des principales raisons d’être (si ce n’est un manifeste).
Séance à toute heure, la semaine comme le dimanche : http://www.youtube.com/watch?v=2D9W2zfZPps


Extraits de Robert Siodmak, le maître du film, d’Hervé Dumont (L’âge d’homme) http://books.google.fr/books?id=5yINfa2B6mIC&pg=PA31&lpg=PA31&dq=menschen+am+sonntag#v=onepage&q=menschen%20am%20sonntag&f=false

20 août 2012

Numéro spécial Jeux

Le numéro du Simplicissimus daté du 9 août 1936 est entièrement consacré aux Jeux Olympiques qui se déroulèrent à Berlin dans la première quinzaine du mois. 
La revue satirique s’était rendue aux nazis dès lors qu’elle ne s’était pas sabordée en 1933, quand sa mise au pas fut symbolisée par l’exil de son co-fondateur Th. Th. Heine, frappé par les mesures antisémites, bien sûr, mais qui était aussi certainement la conscience politique la plus affirmée comme son emprisonnement sous Guillaume II l’avait montré près de quarante ans plus tôt : http://www.blogger.com/blogger.g?blogID=4499126673120624220#editor/target=post;postID=679969243926601221


Après Le Triomphe de la volonté, Leni Riefenstahl va tourner Les Dieux du stade, l’occasion pour Karl Arnold d’une petite pique, sans doute très mesurée, sans qu’on puisse en saisir la réelle portée.





Les épreuves d’athlétisme eurent lieu du 2 au 9 août.
Doit-on être surpris que le sprinter représenté par Rudolf Kriesch (qui collabora régulièrement au Simplicissimus de 1931 à 1944) soit Archie Williams, un Noir américain, étudiant à Berckeley, alors qu’il n’avait pas encore gagné le 400 mètres olympique, même s’il avait remporté au préalable le championnat des États-Unis en descendant deux fois sous les 47 secondes, ce qui en faisait un favori pour les Jeux où il courut la finale en 46 s 5/10, comme l’étaient pour Rudolf Kriesch le Japonais Shuhei Nishida à la perche, en argent à Los Angeles, et le Finlandais Matti Järvinen au javelot, champion olympique sortant, mais qui n’eurent pas le même bonheur qu’Archie Williams de monter sur la plus haute marche du podium.
Évoquant l’affaire Owens, Archie Williams aurait déclaré : « Hitler wouldn’t shake my hand either. »
http://www.blogger.com/blogger.g?blogID=4499126673120624220#editor/target=post;postID=6059992510419040435


P. S. (31 août) : Gabriel Hanot, dans L’Illustration du 15 août 1936, rapporte que « les États-Unis ont perdu dimanche la course du 1600 mètres (4 fois 400 mètres) relais.
Pourquoi ? Parce qu’ils avaient renoncé à l’appoint des deux athlètes noirs Williams et Lu Walle (sic), afin d’aligner quatre blancs. On s’est perdu en conjectures sur les raisons de cette élimination des deux nègres. Le motif nous apparaît lumineux et nous vous le soumettons. Avant ce 1600 mètres relais, les coloured men des États-Unis avaient gagné 6 épreuves, les blancs 5, tandis qu’une équipe 50% noire et 50% blanche avait ravi les 400 mètres relais. De toute évidence, les dirigeants américains voulaient obtenir un équilibre parfait des victoires entre les blancs et les noirs. De là leur essai, qui fut un échec. »
La Grande-Bretagne (composée de quatre Blancs) devança les États-Unis (composée de Harold Cagle, Robert Young, Edward O’Brien et Alfred Fitch), en 3 mn 9 s contre 3 mn 11 s.
Pour suivre l’hypothèse de Gabriel Hanot, l’équipe américaine ayant incorporé in extremis deux athètes noirs, Jesse Owens et Ralph Metcalfe, pour le 4 x 100 m (400 mètres relais), à la place deux blancs, mais juifs, ils se seraient retrouvés dans l’obligation pour remplir leur quotas, par un jeu de vases communicants, de ne pas sélectionner deux Noirs, le champion olympique de la distance, Archie Williams, et LuValle, médaillé de bronze. Mais rappelons que les sélectionnés dans les relais n’étaient pas nécessairement les quatre meilleurs.
http://www.blogger.com/blogger.g?blogID=4499126673120624220#editor/target=post;postID=6274362319164239816

14 août 2012

Des résultats équivoques



La Canadienne Hilda Strike obtint la médaille d’argent sur 100 mètres aux Jeux Olympiques de Los Angeles, en 11 s 9/10, étant devancée sur le fil par Stella Walsh, née Stanisława Walasiewicz, Polonaise émigrée toute jeune aux États-Unis mais qui courait pour son pays d’origine, comme quatre ans plus tard à Berlin où, devant se contenter de l’argent, la délégation polonaise demanda que la médaillée d’or, l’Américaine Helen Stephens qui battit à l’occasion le record du monde en 11 s 5/10, se soumît à un test de féminité, infructueux, alors même qu’après la mort de Stella Walsh épouse Olson, suite à un braquage meurtrier, l’autopsie émit quelque doute sur sa propre féminité.



Sur cette photo, où figure aussi Wilhelmina von Bremen, médaillée de bronze, Stella Walsh pensait-elle à Buster Keaton qu’elle aurait aperçu dans les tribunes ?






30 juillet 2012

Un quatuor recomposé



Ralph Metcalfe fut l’un des rares à avoir battu Jesse Owens sur 100 mètres, aux championnat des États-Unis de 1934 où il représentait l’université de Marquette.
S’il ne réussit jamais à devenir champion olympique en individuel (http://plusoumoinstrente.blogspot.fr/2012/07/100-m-en-1932.html), il remporta néanmoins l’or avec le relais 4x100 m en 1936, à Berlin, en compagnie de Jesse Owens, bien que ni l’un ni l’autre ne fussent prévus dans le quatuor avec Foy Draper et Frank Wykoff, les deux derniers relayeurs, mais ils remplacèrent Marty Glickman et Sam Stoller sans qu’il fût jamais établi avec certitude si des raisons sportives l’emportèrent (faire courir les deux plus rapides pour éviter tout risque de défaite, alors qu’en1932, ni Tolan, ni Metcalfe ne furent du relais américain médaillé d’or) ou si ce fut parce que Glickman et Stoller étaient juifs.
Stanley Donen se souvient aujourd’hui de ce qu’il devait chanter à l’école en Caroline du Sud, dans les années trente : Les roses sont roses, les violettes sont bleues/Jpréfère être un nègre qu’un juif, bon Dieu…

Avery Brundage, alors président du Comité olympique américain avant de présider le Comité olympique international de 1952 à 1972 (Munich), était connu pour ses sympathies nazies, et Dean Cromwell, l’entraîneur d’athlétisme, était membre d’American First, comme, par exemple, Charles Lindbergh.
http://www.google.fr/imgres?um=1&hl=fr&client=firefox-a&sa=N&rls=org.mozilla:fr:official&biw=1040&bih=873&tbm=isch&tbnid=eqTx_zBQFB-uFM:&imgrefurl=http://www.ushmm.org/museum/exhibit/online/olympics/detail.php%3Fcontent%3Djewish_athletes_more%26lang%3Den&docid=9Rbo3vlatI9RHM&imgurl=http://www.ushmm.org/museum/exhibit/online/olympics/images/d42-9.jpg&w=275&h=226&ei=_0kWUIbPD6SV0QWV4YCQDQ&zoom=1&iact=hc&vpx=628&vpy=171&dur=2045&hovh=180&hovw=220&tx=91&ty=78&sig=115895953293075755895&page=1&tbnh=164&tbnw=202&start=0&ndsp=21&ved=1t:429,r:3,s:0,i:81 

Marty Glickman et Sam Stoller sur le pont du Manhattan voguant vers Allemagne.


Ralph Metcalfe fut élu démocrate au Congrès, représentant l’Illinois de 1971 à 1978.


http://www.flickr.com/photos/27772396@N07/2631682034/

27 juillet 2012

100 m en 1932


Eddie Tolan et Ralph Metcalfe firent le doublé sur 100 mètres aux Jeux olympiques de Los Angeles en 1932, tous deux en 10 s 3/10 (plus précisément, et officieusement, en 10 s 29 et 10 s 32), inversant le résultat de sélections américaines, un mois plus tôt, à Standford.
http://www.t3licensing.com/video/clip/162501_011.do
Tolan remporta aussi le 200 mètres où Metcalfe finit troisième.

Quatre ans plus tard, à Berlin, Jesse Owens (qui, sur 100 mètres, devança Metcalfe) eut un autre destin, bien que la légende qui veut que Hitler ne le salua expressément pas ne corresponde pas tout à fait à la réalité, à commencer par ce que Jesse Owens rapporta.
http://contre-pied.blog.lemonde.fr/2009/06/26/rama-yade-jesse-owens-et-adolf-hitler/


Willard Mullin (1902-1978), 1936

26 juillet 2012

Après que brûlent les livres


« Lorsque les nazis commencèrent à piller et à détruire les bibliothèques juives, le responsable de la bibliothèque Sholem-Aleichem à Biala Podlaska décida de sauver les livres et, jour après jour, lui et collègue en emportèrent autant qu’ils pouvaient en charrier, en dépit de sa conviction que très bientôt “il ne resterait pas un lecteur”. Deux semaines plus tard, le fonds avait déménagé en secret dans un grenier où le redécouvrit, longtemps après la fin de la guerre, l’historien Tuvia Borzykowski. À propos de l’action du bibliothécaire, Tuvia Borzykowski écrivait qu’elle avait été menée “sans même envisager l’éventualité que quelqu’un puisse un jour avoir besoin des livres sauvés” : c’était un acte de sauvetage de la mémoire en soi. L’univers, pensaient les anciens kabbalistes, ne dépend pas de notre lecture ; seulement de la possibilité que nous le lisions. »
Alberto Manguel, La bibliothèque, la nuit (Actes Sud)



Roman Vishniac, sa fille Mara devant la vitrine dAugust Steinhoff, Uhlandstraße 144, Wilmersdorf, Berlin, fin 1933



19 juin 2012

Avant-dernière


Karl Arnold, Simplicissimus, 6 mars 1932

De Berlin, le 9 mars 1932, Joseph Kessel écrivait : 
« Un orateur se leva. Je faillis pousser une exclamation de surprise. On eût dit un double de Hitler ; même culotte bouffante, même taille serrée, même chemise, même port de tête, jusqu’aux petites moustaches ; la copie était parfaite. C’était pourtant un ancien secrétaire du parti social-démocrate de Hanovre qui avait abjuré ses erreurs et embrassé la foi nazie.
Dès les premières phrases de ce transfuge, il fut évident qu’il était habile à mener les foules simples, à trouver avec elle un brutal contact, à réveiller les plus troubles instincts. Sa voix rauque savait se faire tour à tour sacarstique, cynique, grossièrement véhémente. Des crises d’hystérie soigneusement calculées alternaient avec des facéties qui déchaînaient des rires épais.
Et chaque mot, chaque rire, chaque plaisanterie visaient à soulever, nourrir et attiser la haine. 
Humanité, justice, espoir de paix, tout était bafoué, souillé. Tous les peuples ne valaient rien auprès du peuple allemand ; tous s’acharnaient contre lui, tous s’en repentiraient. La flatterie la plus violente, l’appel aux plus dangereuses revanches à l’extérieur et à l’intérieur se succédaient sans répit comme des coups de massue. 
Et quand l’orateur ne jugeait pas suffisante l’exaltation de l’auditoire, il avait recours à la bête noire, au bouc émissaire, au juif. L’expression de mépris, de menace qui tordait alors sa bouche était telle que la salle entendait le mot “Jude” avant qu’il le prononçât.
Et chaque fois, l’effet voulu était atteint. Des applaudissements, des imprécations furieuses éclataient comme une salve automatique et le semeur de haine reprenait son discours, flagellait les Français persque autant que les juifs d’Allemagne, les accusaient d’avoir payé ensemble la révolutions de 1918. »

 Th. Th. Heine, Simplicissimus, 13 mars 1932

À quatre jour de l’élection présidentielle où s’affrontaient Hitler, Thälmann et Hindenburg, ainsi que Theodor Duesterberg du parti national du peuple allemand, Kessel écrivait à propos du vote pour le vieux maréchal président : « Mais ce ne sera pas un signe denthousiasme ni damour. Ce sera le dernier effort dun organisme qui se défend contre la fièvre. En effet, autour du maréchal, se groupent dans une confusion incroyable les grands bourgeois populistes, les catholiques fervents, des sociaux-démocrates qui détestent larmée. Tous lavouent franchement : ils ne votent pas pour Hindenburg. Ils votent contre Thälmann le communiste, et contre Hitler le fasciste. »
Le lendemain, il concluait ainsi son article sur le dernier meeting de Hitler : « Adolf Hitler se croyait un si grand homme quil en avait persuadé ses auditeurs. 
Dans lAllemagne enfiévrée où javais déjà vu tant de signes de dérèglement, celui-là était le plus profond, car il voisinait avec la démence. »

Hindenburg obtint au premier tour 49,6 % des voix, Hitler 30,2 %, Thälmann 13,2 % et Duesterberg, 6,8 %.
Au second tour, Hindenburg l’emporta avec 53,1 %, devançant Hitler, 36,7 % et Thälmann, 10,1 %.
Moins d’un an plus tard, il se résoudra à donner les clefs à Hitler ; et les élections de mars 1933 seront les dernières :
http://plusoumoinstrente.blogspot.fr/2011/12/mars-est-revenu.html

Joseph Kessel, Témoin parmi les hommes, Texto, Tallandier 
ou Reportages, Romans, Quarto, Gallimard

6 juin 2012

Joséphine de passage à Berlin


Dodo,  in Ulk, 1928


Dörte Clara Wolff, alias Dodo

Dörte Clara Wolff est née en 1907 à Berlin dans une famille juive. Peintre et illustratrice, Dodo collabora à Ulk, le supplément du quotidien libéral Berliner Tagesblatt, entre 1927 et 1929.
Dodo s’exila en 1936 à Londres où elle mourut en 1998
http://www.design-issue.com/dodo-1907-1998-ein-leben-in-bildern/

Rappel du passage de Joséphine Baker à Munich : http://plusoumoinstrente.blogspot.fr/2011/09/josephine-baker-munich.html





23 mars 2012

Langue interdite


George Grosz, Simplicissimus, mai 1927 

« Pourquoi j’attendais autant de Grosz ? Que signifiait-il pour moi ? Depuis Francfort, donc déjà six ans, depuis que j’avais vu des livres de lui à la bibliothèque pour les jeunes, j’admirais ses dessins, je les transportais partout avec moi dans ma tête et six années de jeunesse sont un période déjà longue. Ses œuvres reflétaient mon état d’esprit […]. Je n’ai jamais imité George Grosz, le dessin m’a toujours été interdit. Certes, je cherchais et retrouvais ses personnages dans la réalité, mais je me sentais toujours comme un étranger face à une autre moyen de communication. Son art était pour moi inaccessible : il parlait une autre langue que je comprenais sans doute, mais qu’il m’était malgré tout interdit d’apprendre pour en faire un usage personnel. Cela signifiait qu’il ne serait jamais pour moi un modèle ; il resta certes l’objet de ma plus grande admiration, mais il ne fut jamais un modèle. »

Elias Canetti, Histoire d’une vie — Le Flambeau dans l’oreille  



21 mars 2012

Portrait d’Isaac par Elias

Elias Canetti rencontre Isaac Babel à Berlin en 1928. Il a lu ses Contes d’Odessa, plus que Cavalerie rouge, déjà traduits en allemand, écrit-il dans Histoire d’une vie. Il n’a que vingt-trois ans et n’a pas encore publié. Pour le natif de Varna (en Bulgarie), Odessa, tant chanté dans sa famille, sur leur commune mer Noire est, avec Vienne, un de ses points cardinaux, la rêvant même qu’elle migrât à l’embouchure du Danube.

Faute de Canetti dans les rues de Berlin, le voici à Vienne dans ces années-là en compagnie de Veza Taubner Calderon, sa future femme. 

« Izaak Babel occupe une grande place dans le souvenir de ces jours passés à Berlin. Le temps passé avec lui ne dut pas être très long, mais j’ai l’impression de l’avoir vu pendant des semaines, tous les jours, des heures et des heures sans d’ailleurs que l’on parlât beaucoup. Il me plut beaucoup. Il me plut tellement que les innombrables personnses rencontrées alors, qu’il a pris une place immense dans mon souvenir et que je voudrais lui dédier chacune de ces quatre-vingt-dix journées berlinoises. […]
C’était un petit homme trapu, avec une tête très ronde où la première chose qui frappait était l’épaisseur de ses lunettes. C’était peut-être pour cette raison que ses yeux, toujours grands ouverts, donnaient l’impression d’être particulièrement ronds et écarquillés. Il était à peine entré dans une pièce que l’on se sentait regardé et, afin de récompenser tant d’attention, on se disait qu’il était large et puissant, pas du tout frêle, ce qui aurait plutôt répondu à l’effet produit par ces lunettes. »


Karl Arnold, Simplicissimus, 1926 

Auto-da-fé, le seul roman de Canetti, en allemand Die Blendung (littéralement « l’éblouissement »), fut d’abord titré La Tour de Babel lors de sa première traduction en français en 1949, comme The Tower of Babel en anglais.


17 février 2012

Job et son livre


J’ai lu et relu Job sous le titre Le Poids de la grâce, sans bien comprendre le pourquoi de ce titre que seule la deuxième traduction française avait adopté dans les années soixante.
Ce roman de Joseph Roth fut publié en 1930 à Berlin, et dès 1931 à Paris. Il vient d’être traduit pour la troisième fois, et son titre original a été rétabli. Qu’il soit lu, c’est une merveille.
Par ailleurs, dans les années vingt en Europe, Joseph Roth fut un chroniqueur itinérant pour plusieurs journaux allemands où il fit montre d’une rare clairvoyance.

« Aucun musée, aucune église ne saurait me dédommager du sinistre spectacle que m’offre, par exemple, la devanture d’une librairie dans une petite ville. L’on y trouve une telle abondance représentative de bêtise, de dilettantisme lyrique, d’art régionaliste et de fausses idylles, d’attachements verbeux à une glèbe de papier journal ou de carton, tout juste bonne à empaqueter un chapeau haut de forme, et totalement dépourvue de tout sentiment, graine ou semence ! De cette grisaille de sépulcre, répandue sur des millions de “camarades”, voilà que surgit, à la lumière du jour, une littérature d’écrivains-fantômes qui jouissent de gros tirages et se moquent des lois sur l’immortalité et la  pornographie parce qu’ils sont pour devise la “chasteté”, la “virilité” barbue, et ouvrent ainsi la voie à un autre grandiose sous le signe du Troisième Reich. Quelle énorme quantité de poison dans ces calices d’un bleu de violette ! De la face énergique du didacteur welche au regard noblement tourné vers le nord, et au menton qui fait songer à un casque d’acier renversé, à la figure d’un Adolf Hitler dont les grimaces ont devancé celle de ses électeurs, et où chaque partisan peut constater, comme dans un miroir, que tout est déjà là : les Dinter* et les Lauff**, la bête immonde et son âme, le doré sur tranche et le filet de sang. Que l’on mette la table ! Que le petit âne se couche ! Que l’on sorte les matraques ! (…) »
* Écrivain à succès qui fut député nazi.
** Écrivain régionaliste annobli par Guillaume II.

Lettre du Hartz, 14 décembre 1930, Frankfurter Zeitung (trad. Jean Ruffet, in Croquis de voyage, Seuil)



Le 8 octobre 1930, Roth écrit à Stephan Zweig, de l’hôtel Foyot, à Paris :
« (…) Le 13, je pars d’ici. J’entreprends un circuit des villes allemandes pour le compte de la Frankfurter Zeitung. Mon livre [Job] sortira après-demain. Je suppose que vous avez entre-temps reçu de ma maison d’édition une lettre importune vous demandant un compte rendu. J’espère que vous ne m’en voudrez pas. (…) »
Le 20 novembre, dans une lettre expédiée de Goslar*, toujours à Zweig avec lequel il tint une correspondance nourrie, il revient sur la fortune de Job :
« Puisse Dieu vous écouter et faire que vous ayez raison quand vous évoquez les chiffres de vente élevés de Job. Jusqu’à aujourd’hui, 8500 exemplaires ont été vendus, c’est beaucoup pour moi. Mais ce n’est pas assez au regard des problèmes financiers que connaît la maison d’édition Kiepenhauer. Ni Feuchtwanger ni Heinrich Mann ne se vendent bien. (…) »

* Ville de Basse-Saxe, au pied du massif du Harz.



25 décembre 2011

Cadeau de Noël




La pyramide de Noël,
la devancière de l’arbre de Noël

« La plus ancienne façon de disposer les bougies de Noël provient de coutumes ecclésiales : de l’autel. C’était la pyramide de lumières ; un petit bâti de bois stable, à la verticale, où les bougies s’étageaient aux diverses couches. Certes, il manquait à ces pyramides, aussi gracieuses fussent-elles, l’odeur de la résine et des aiguilles de pin.
La victoire de l’arbre de Noël se décida lentement. De quelle manière ? c’est ce que montrent nos images empruntées à de vieux livre d’enfants.
Finalement, ce fut un petit incident qui à la longue entraîna le remplacement de la pyramide par l’arbre de Noël. L’affaire se produisit en 1827 au marché de Noël de Berlin. À cette époque-là, sapins et épicéas n’étaient mis en vente dans les rues que fort isolément, le pyramides en revanche cinq fois plus que les arbres de Noël. En effet, les ouvriers qui n’avaient pas trouvé d’emploi durant l’hiver de l’année en question avaient eu l’idée de bricoler des pyramides de Noël, et ils les vendaient à tous les coins de rue avant la fête. Une telle surabondance fut alors créée que plus de mille pyramides de toutes dimensions restèrent invendues, bien qu’on les eût offertes pour un groschen. Quand disparut toute perspective de vente, les gens traînèrent leur propre marchandise jusqu’à Königsbrücke, et ils la balancèrent la tête la première dans la Spree, où les pauvres vinrent ensuite la chercher, le matin de Noël, pour s’en servir de combustible. De cette « crise », le marché des pyramides ne s’en est jamais remis. »
Walter Benjamin (éd. Rivages, traduit par Philippe Ivernel)


17 octobre 2011

Plages comparatives


Je découvre ces jours-ci le Kladderadatsch (Patatras), revue satirique allemande de tendance conservatrice qui a été numérisée par l’université de Heidelberg :
Fondée à Berlin pendant les événements révolutionnaires de 1848 par David Kalisch et Heinrich Albert Hofmann, elle accompagne la naissance de l’unité allemande, et toute l’histoire de l’Allemagne jusqu’en 1944 quand elle cesse définitivement de paraître sur ordre de Goebbels, malgré un soutien sans faille aux nazisme.
Garvens était un de leurs dessinateurs phares dans les dernières décennies, avec Lindloff, Werner Hahmann et Arthur Johnson (germano-américain d’origine, il a été allemand jusqu’au bout).
J’ai choisi cette page de Garvens de 1927 pour profiter encore un peu de l’été et du temps des baignades. Et puis la comparaison avec le dessin de Karl Arnold dans le Simplicissimus, qui le précède, symbolise peut-être la différence entre les deux revues concurrentes.

12 octobre 2011

« Danke schön »



J’ai commencé Trente au début de l’été avec Menschen am Sonntag, tourné en 1928 à Berlin et sur les rives du Wannsee par des jeunes gens, juifs, qui allaient bientôt devoir s’exiler et finalement poursuivre leur carrière à Hollywood. 

22 juillet 2011

L'angle et la courbe

Pendant que nous y sommes, profitons de cette occasion qui semble nous éloigner davantage encore des années plus-ou-moins-trente (alors que nous reculons seulement un peu pour remonter la filière) pour montrer deux couvertures du Simplicissimus de la main de Th. Th. Heine, la première du 19 novembre 1898 et la seconde du 2 octobre 1899, qui encadrent ses mésaventures carcérales.



Profitons aussi de ce bon prétexte pour se rappeler Bruno Paul qui fut le premier géant du Simplicissimus, qu’il quitta en 1906 pour se consacrer au design de meubles, à l’architecture et à l’enseignement.
Il fut révoqué en 1933 de la direction de la Vereinigten Staastsschulen für Freie und Angewandte Kunst de Berlin.



Puisque nous en sommes aux effets d’aubaine, rapprochons Bruno Paul du non moins gigantesque Lyonel Feininger (au-delà de leur face à face des premières années du siècle avec leurs couvertures du Simplicissimus pour l’un et du Lustige Blätter pour l’autre, ils se différencieront radicalement, l’un chantre de la courbe, l’autre des angles) qui choisit la peinture, la gravure, la photographie et l’enseignement au Bauhaus après avoir dessiné les plus belles pages de bandes dessinées qui soient entre 1906 et 1907.



Feininger naquit en 1871 à New York. La même année, Whistler fit le portrait de sa mère dans un « arrangement de gris et de noir ».
Mais arrêtons-nous là sinon le fil va casser pour de bon. Les machines à remonter dans le temps n’assurent pas toujours le retour avec toute la précision nécessaire.