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20 novembre 2014

Un aperçu sur l’étoile du matin






« Dieu le tient en haute estime, celui qui rétablit la paix entre les hommes, entre l’homme et la femme, entre les pères et les enfants, entre les voisins, mais en plus haute estime encore celui qui rétablit la paix entre les peuples, dit Welwel, en citant les paroles du Talmud, quand il informa Alfred qu’il était invité avec Jankel à un mariage, à la première légitimation dune liaison amoureuse entre une fille du Village Neuf et un garçon du Village Vieux. Le couple s’était connu et aimé à la fête de la fraternisation. C’était à la fin du mois de janvier. 
Welwel cita la phrase sans solennité, avec une pointe de tristesse. Il ne croyait pas que la fraternisation aurait un effet durable.
« Cest un bon signe, dit Jankel. Un signe seulement, rien de plus. Mais sils commencent à s’allier entre eux, c’est une bonne chose.
— Oui, oui, dit Welwel, ils se sont déjà alliés avant la fête de fraternisation. 
— Mais seulement dans les anciennes familles, c’est le premier cas de mariage entre les deux villages », dit Jankel, faisant comprendre par une mimique à Welwel, qu’il ne fallait pas gâcher le plaisir d’Alfred, qui était tout heureux d’être invité à ce mariage. 
Jankel, lui non plus, ne fondait pas d’espoirs excessifs sur la fraternisation, surtout après les dernières nouvelles politiques, que Welwel avait rapportées de la ville au début de l’année : dans la Voïvodine voisine, le mouvement nationaliste qui agitait les paysans ukrainiens donnait beaucoup de fil à retordre aux autorités, et s’il ne s’était pas encore étendu aux environs de Dobropolje, il y avait peu d’espoir que les agitateurs et les provocateurs qui existaient des deux côtés, épargnent juste ce petit coin tranquille. 
Soma Morgenstern, Idylle en exil 
(traduit de l’allemand par Denis Authier et Christian Richard) 



Soma Morgenstern au café Le Tournon à Paris, avec Joseph Roth (au centre), 1938


Soma Morgenstern, Viennois, Juif de Galicie, écrivait en allemand, comme Joseph Roth qu’il rejoignit en exil à Paris en 1938 suite à l’Anschluss, et à qui il consacra un livre : Fuite et fin de Joseph Roth. Sa trilogie Étincelles dans l’abîme lui valut la grande estime de Musil.
Pendant la drôle de guerre, il connut les camps d’internement français, s’en évada à l’arrivée des Allemands, et gagna les États-Unis en 1941 après avoir été parmi les réfugiés en transit à Marseille que Varian Fry et lEmergency Rescue Committee aidèrent dans leur fuite.





http://80grammes.blogspot.fr/2014/11/soma.html
http://plusoumoinstrente.blogspot.fr/2012/02/de-vienne-tournon.html


n°414

11 août 2014

Prodigieuse résurgence


Le 25 février 2012, Werner Saul, alias Curry, fait sa première entrée dans ce blog où j’indiquais avoir perdu sa trace à Marseille en 1941, au moment de sa prise en charge par Varian Fry et l’Emergency Rescue Commitee :
http://plusoumoinstrente.blogspot.fr/2012/02/der-kleine-diktator.html
Le 2 août dernier, son petit-neveu Shai Saul, artiste israélien, prend contact avec moi après être tombé sur une référence ultérieure dans Trente, consacrée à sa collaboration avec Der Wahre Jacob : http://plusoumoinstrente.blogspot.fr/2013/12/antepenultieme.html


Werner Saul (et sa mère), Rapallo (Italie) 1938


Depuis, Shai Saul m’a envoyé copie du recueil édité en 1984, Werner Saul/Curry, Der Kleine Diktator (S.A.W. Schmidt Verlag, Viernheim Verlag Viernheim), doù je tire, en complément déléments fournis par Shai, lessentiel des informations ci-dessous :   
Werner “Curry” Saul est né en 1908 à Duisbourg, en Allemagne, dun père, Immanuel, mort sur le front russe en 1915, recevant la Croix de fer à titre posthume pour sa bravoure, et  dune mère chanteuse dopéra qui, restée à Berlin, sera victime des nazis. 
Pour ses études artistiques, il s’était installé à Paris pour étudier à lacadémie Colarossi (comme George Grosz avant lui) et auprès dAndré Lhote, avant de se rendre à Berlin pour publier ses premières caricatures antinazie dans Der Wahre Jacob. En mars 1933, Hitler au pouvoir, il revient à Paris pour y entamer “ une carrière de douze ans de réfugié ”, collabore au Rire où il anime Der Kleine Diktator après sêtre exercé sur Mussolini avec Le Petit Dictateur (ci-dessous) en clin dœil au très populaire Little King dOtto Soglow. À la déclaration de guerre, il est interné comme Allemand au camp de Meslay-du-Maine où il croise son collègue viennois Bil Spira (qui en fit un amical portrait), puis, sans doute à la suite dun périple de camp en camp avant et après la défaite, il parvient à gagner Marseille doù il est exfiltré grâce à l’Emergency Rescue Commitee, pour se retrouver en Suisse en 1942, dans un camp de réfugiés au régime strict du canton d’Appelzell, et de terminer la guerre dans la Légion étrangère. De retour à Paris en 1945, il entre à la rédaction du Franc-Tireur auquel il collabore jusqu’à sa disparition en 1957. À la même époque, il publie des centaines de dessins en Europe, Argentine et aux États-Unis, particulièrement dans le New York Times entre 1947 et 1957. Il épouse Jacqueline dont il aura deux enfants, Brigitte et Dominique, et vivra à Yverdon-les-Bains dans le Jura suisse jusquà sa mort en 1984. 



Werner “Curry” Saul, Le petit dictateur, Le Rire, 1934

Werner “Curry” Saul, Le petit dictateur, Le Rire, 1934

Werner “Curry” Saul, Le petit dictateur, Le Rire, 1934

Werner “Curry” Saul, Le petit dictateur, Le Rire, 1934

Werner “Curry” Saul, Le petit dictateur, Le Rire, 1934

D’autres pages ici : http://www.math.rutgers.edu/~zeilberg/family/curryFour.html


Shai Saul ma également fourni une lettre que Werner Saul adressa en 1981 à la Bibliothèque Nationale à Paris où il confirme sa commande de copies des pages publiées dans Le Rire en 1934 (30 dessins) et 1935 (9 dessins) après avoir donné son accord sur le devis de 1270,40 F.


1981

Le travail artistique de Shai Saul : http://shai-saul.net


n°398

27 février 2012

Egon ou Eugene Vitalis



Le 30 novembre 1939, au camp de Damigny, dans l’Orne, Bil Spira fit le portrait de Vitalis Biel (Egon ou Eugene Vitalis Biel-Bienne). Né à Vienne en 1902, contraint à l’exil, il réussit à rejoindre les États-Unis en 1942 (peut-être grâce à l’Emergency Rescue Committee) au terme d’une fuite particulièrement éprouvante. 
Ce Viennois est mort à Nashville en 1969.




autoportrait d’Eugene Vitalis Biel-Bienne

25 février 2012

Der Kleine Diktator



Au camp de Meslay-sur-Maine (Mayenne), comme précédemment dans les autres camps d’internement français, ou, aussitôt après la victoire allemande, dans les antichambres des camps nazis, Bil Spira côtoya de nombreux artistes dont il fit le portrait (parmi bien d’autres portraits et caricatures de compagnons ou de geôliers), comme son confrère Werner Saul, dit « Curry ».
Il transita aussi par Marseille, il figure bien sur la liste du Comité américain de secours (Emergency Rescue Committee). Je n’ai pas trouvé de traces ultérieures.
Curry avait publié Der Kleine Diktator dans Le Rire entre 1934 et 1939, une bande dessinée qui fait de toute évidence allusion au Little King d’Otto Soglow.





23 février 2012

Bil Spira



Joseph Roth meurt le 27 mai 1939, au bout du rouleau, rongé par l’alccol.
Moins de trois mois plus tard, à la déclaration de guerre, la plupart de ses amis persécutés par les nazis, mais coupables d’être ressortissants allemands (dont les Autrichiens depuis l’Anschluss), sont internés par les Français comme suspects d’intelligence avec l’ennemi, membres de la « la 5e colonne », comme Bil Spira et Stefan Fingal.

Stefan Fingal au camp de Damigny en 1939

Dans son livre, Bil Spira, de Vienne-la-Rouge aux camps d’internement français (Éditions Tirésias), l’historienne Claude Bessone, avec le concours de Jean-Marie Winkler, décrit le parcours de Spira que je vais résumer ici.
Autrichien, Viennois, Juif, social-démocrate, né en 1913, dessinateur pour l’Arbeiter Zeitung, particulièrement clairvoyant sur « le retour dans l’obscurantisme (qui) se double d’une nostalgie de la germanité idéalisée » écrit Jean-Marie Winkler, et dès 1932 « (Bil Spira) avait compris que le culte du chef, tel que le pratiquait Adolf Hitler, était susceptible d’attirer dans ses filets des ouvriers issus d’horizons politiques différents » (…) « électorat ouvrier déçu de la social-démocartie et désorienté à la suite de la crise économique ».

Arbeiter Zeitung du 20 août 1933

En 1934, l’Arbeiter Zeitung est interdit pas les austrofascistes de Dollfuss (l’autre cible privilégiée du journal et de Spira), chef de gouvernement autoritaire, nationaliste — et antinazi, qui fut bientôt assassiné par les nazis.
Spira émigre en France après l’Anschluss.
Il publie dans Le Rire.
En 1939 il est interné au stade Roland-Garros, dénommé « camp des indésirables », avant Damigny, Athis et Meslay-sur-Maine, il est libéré lors de l’exode de juin 1940, séjourne à Marseille où il fabrique des faux papiers pour Varian Fry, l’Américain qui aida tant de Juifs et d’antinazis à émigrer avec son Emergency Rescue Committee (Comité américain de secours). Arrêté sur dénonciation, il se retrouve au camp du Brébant près de Marseille, puis dans le plus terrible de tous, à Vernet-d’Ariège avant d’être déporté en Allemagne en septembre 1942, successivement dans les camps de travail de Laurahütte et de Blechshammer, et de survivre à la marche forcée lors de l’évacuation de Buchenwald en 1945.
Bil Spira s’installe définitivement en France où il meurt en 1999.