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19 novembre 2012

Le numéro du 12 février 1933


Le numéro du 12 février 1933 est le dernier avant que le Simplicissimus ne bascule et se soumette. À la même date, Thomas Mann se voyait sommé de renoncer à une conférence sur Wagner : http://plusoumoinstrente.blogspot.fr/2012/09/thomas-mann-ecrit-olaf-gulbransson.html. 





Cette couverture fut comprise comme une provocation, prétexte aussi pour se débarrasser du Juif Heine — cruauté d’autant plus grande qu’il se sentait absolument allemand bien avant que d’être juif, comme Max Liebermann, Alfred Döblin et combien d’autres « Juifs assimilés ». Le procès en sorcellerie au sein même de la rédaction, Eduard Thöny et Erich Schilling en tête, l’éjectera, même si une interdiction d’un an seulement fut alors prononcée alors que c'était bien Dachau qui lui était promis. http://plusoumoinstrente.blogspot.fr/2012/10/dernier-printemps.html
Jean-Michel Palmier souligne que pour continuer de travailler, tous les artistes devaient s’affilier aux chambres de culture, ici la chambre d’arts plastiques du Reich, ou celle pour la presse, instaurées par le Dr. Goebbels. Notons également que les dessinateurs satiriques se compromirent dans des proportions infiniment plus grandes que les écrivains et, dans une moindre mesure, que toutes les autres catégories d’artistes, comme si le clivage au sein de cette population vis-à-vis du nazisme ne s’était prononcé qu’en fonction de la « race » de chacun — ce qui ne laisse d’interroger.
Deux mois plus tard Heine prendra le chemin de la Tchécoslovaquie dont la grande générosité envers les proscrits fut particulièrement remarquable.

Le 2 mai 1933, de Prague, hébergé chez le Dr. Alfred Mayer, Heine écrit à Franz Schoenberner, lui aussi exclu du Simplicissimus dont il était le rédacteur en chef, et contraint à l’exil en franchissant les Alpes le 19 mars pour gagner la Suisse en alpiniste, puis en France où à la déclaration de guerre en 1939 il fut détenu au camp des Milles près d’Aix-en-Provence, et enfin aux États-Unis, via Marseille et Lisbonne, grâce à Victor Fry et l’Ermergency Rescue Committee. Cette correspondance dura jusqu’en 1947.

« Nur kurz die Nachricht, daß es mir endlich gelungen ist, hierher zu fliehen. Wie geht es Ihnen ? haben Sie Pläne ? […] Ich schreibe Ihnen bald, hoffe aber bald auf ein Lebenszeichen von Ihnen. Zuletzt war ich fast 3 Wochen in Berlin verborgen. 
Herzliche Grüße
immer Ihr Th. Th. Heine »*

* Pour faire bref, la nouvelle est que j’ai finalement réussi à m’échapper jusqu’ici. Comment allez-vous ? Vous avez des projets ? […] Je vous écris bientôt, mais j’espère aussi bientôt un signe de vie de votre part. En dernier lieu, j’ai été caché près de 3 semaines à Berlin.
Je vous salue de tout cœur, 
votre fidèle Th. Th. Heine





Erich Schilling, thuriféraire du nazisme, veilla de près à l’application de ses préceptes, jusqu’à son suicide en 1945 à l’arrivée des troupes américaines dans sa petite ville bavaroise.




Karl Arnold, bien que certaines biographies bienveillantes ou mal informées écrivent qu’il fut interdit de travail pendant six mois, sa collaboration ne cessa jamais et ce régulièrement jusqu’en 1943 quand il tomba malade (http://plusoumoinstrente.blogspot.fr/2013/10/le-reniement-darnold.html), dirigeant même le Simplicissimus dans les premiers mois de 1934, accompagnant la politique officielle, versant lui aussi dans la caricature antisémite, et réservant son esprit caustique aux adversaires du IIIe Reich, par exemple en transposant la manière dont fut couverte la Première Guerre mondiale par le Simplicissimus, les bellicistes étant toujours français ou anglais (les Soviétiques tirant les ficelles), et pour cela il usa d’un dessin de plus en plus gracieux, d’une absolue perfection formelle.




Quel symbole aussi que soit publié in extremis une critique élogieuse de Solal d’Albert Cohen, dans cette fameuse colonne de critique littéraire commandée par le chien emblème de la revue dessiné en 1895 par Th. Th. Heine. N’oublions pas que le Simplissicimus était une revue littéraire, fondée par l’éditeur Albert Langen qui publia tout ou presque de ce qui compta dans la littérature allemande et mondiale du moment.
Alexander Moritz Frey émigra en Autriche en 1933, puis réussit en 1938 à passer en Suisse, pourtant si peu accueillante.





Marcel Frischmann, Juif galicien, s’exila en Angleterre en passant par la Suisse. http://plusoumoinstrente.blogspot.fr/search/label/Marcel%20Frischmann




Olaf Gulbransson ne montra aucun état d’âme en accompagnant allègrement la nouvelle ligne de la revue à laquelle il collaborait depuis trente ans.




Wilhelm Schulz devint une nazi bon teint (à moins qu’il le fût déjà), comme beaucoup sous couvert d’anticommunisme, le Simplicissimus n’ayant jamais eu la moindre sympathie pour cette idéologie.

15 novembre 2012

Le Simplic[issim]us



Antonín Pelc,  Simplicus n°1,
où l’on distingue Karl Arnold, Olaf Gulbransson, Wilhelm Schulz et Eduard Thöny.

Dans l’article ci-dessous, David Alon ne recoupe pas complètement Jean-Michel Palmier qui écrivait que le Simplicus n’avait vécu guère plus d’un an. http://plusoumoinstrente.blogspot.fr/2012/11/simplicissimus-en-exil.html

« Avec la montée des idéologies, la caricature tchèque se politise dans les années 30. En janvier 1934, un groupe d’artistes allemands exilés de l’Allemagne nazie sort à Prague le premier numéro de Simplicus, hebdomadaire satirique. Composé également de nombreux artistes tchèques, Simplicus devient un pôle majeur de lutte contre le danger national-socialiste. Ses armes : l’humour, l’ironie et la satire. On compte, parmi ses signatures, les caricaturistes Antonín Pelc et Adolf Hoffmeister.

Le thème du corps, qui revient souvent au long des publications, est d’abord un prétexte pour s’éloigner de l'esthétique nazie, basée sur la virilité et la masculinité. Il permet aussi, par l’évocation de relations entre nations et religions différentes, de lutter contre les mythes racistes, si puissants dans les années 30. C’est avec une ironie savoureuse que Frantisek Bidlo donne, dans Simplicus, sa définition du mâle aryen idéal : “blond comme Hitler”,“mince comme Goering”, “bien bâti comme Goebbels” et “masculin comme Röhm”. En 1934, se tient, dans la galerie Manes à Prague, la première exposition internationale de la caricature, où les préoccupations contre la montée du fascisme prédominent.
En 1939, Simplicus change de nom pour devenir Le Simple*. Malgré la guerre et l’occupation allemande, la revue maintient un temps ses activités mais ses auteurs sont pourchassés. Adolf Hoffmeister, qui parvient à échapper à la Gestapo, s’exile aux États-Unis après un bref détour par la prison de la Santé à Paris. Dans le recueil Touriste malgré soi, écrit en 1941, il dessine de féroces dessins contre le système nazi. »


* (sic) probablement le Simpl’, comme le Simplicissimus était familièrement nommé.


11 novembre 2012

Le culot d’Oskar Maria Graf



Oskar Maria Graf, Georg Schrimpf (1889-1938), 1918

Jean-Michel Palmier, dans son livre Weimar en exil, cite un poème de Brecht qui évoque la figure de « l’auteur bavarois Oskar Maria Graf, dont le nom avait été oublié sur les listes des proscrits [dont les livres furent livrés aux autodafés de 1933], ce qu’il considéra comme une insulte infamante. Aussi écrivit-il à Hitler pour demander que cet oubli qui le déhonorait soit réparé :


Un poète expulsé, l’un des meilleurs, étudiant la liste
des livres brûlés, découvrit avec épouvante que les siens
avaient été oubliés. Il se précipité à son bureau,
La colère lui donnait des ailes, et écrivit dans une lettre aux despotes.

“Brûlez-moi !” — écrivait-il d’une plume rapide — Brûlez-moi !
Ne me faites pas ce coup-là ! Ne me laissez pas de côté !
N’ai-je pas

Toujours relaté la vérité dans mes livres ? Et voilà que
Vous me traitez maintenant comme un menteur ! Je vous l’ordonne :
“Brûlez-moi”. »
Bertolt Brecht, Poèmes IV (L’Arche)


En note de bas de page, Jean-Michel Palmier précise :
« Ni juif ni communiste, [Oskar Maria Graf] avait été curieusement omis sur les “listes noires”. Bien plus, ses ouvrages figuraient sur les “listes blanches” parmi les “bons ouvrages”. Cela montre que les nazis ne les avaient pas lus et s’en tinrent à sa qualité de “bavarois”. L’œuvre recommandée, Wir sind Gefangene…, était une autobiographie de jeunesse, particulièrement politique et virulente, qui avait déjà fait scandale. Cet oubli est d’autant plus curieux que son appartement avait été fouillé par les SA qi lui confisquèrent ses manuscrits. Horrifié à l’idée de passer pour un représentant du “nouvel esprit allemand”, O. M. Graf écrivit cette admirable lettre où il demandait ce qu’il avait fait pour mériter un tel déshonneur. Il demandait que ses livres fussent brûlés, purifiés par les flammes et ne traînassent pas entre les mains sanglantes d’une bande d’assassins. Les nazis répondirent à sa demande en organisant un autodafé spécial pour ses livres, devant l’université de Munich, et il perdit la nationalité allemande dès juin 1933. À de nombreuses reprises, O. M. Graf s’illustra par la même insolence. Il n’hésita pas à se présenter au Ier Congrès des écrivains soviétiques en costume bavarois, à la grande joie des enfants ravis de voir ce géant en culotte courte. Quand on lui proposa de rendre visite à Lénine dans son mausolée, il se déclara enchanté de “rendre visite à Blanche-Neige dans son cercueil de verre”. En exil en Amérique, O. M. Graf continua à s’exprimer dans la seule langue qui, par sa beauté, lui semblait mériter de détrôner l’anglais comme langue de communication universelle : le dialecte bavarois. »

Oskar Maria Graf, 1935

Rudolf Schlichter, Oskar Maria Graf, 1927



 Walter Schulz-Matan, Oskar Maria Graf, Jugend, 1927


Oskar Maria Graf fut un auteur régulièrement accueilli dans les pages du Simplicissimus entre 1923 et 1933. Né en Bavière 1894, émigra à New York — il s’obstina à n’y parler que le bavarois — où il mourut en 1984.


O. M. Graf & Eduard Thöny, Simplicissimus, 22 septembre 1924




4 octobre 2012

Un héros peu convaincu


George Grosz, Jugend, 1927


George Grosz raconte dans ses mémoires qu’Alfred Fleschtstein, marchand et mécène, lui commanda le portrait d’un boxeur poids lourd prometteur, Max Schmeling, « arborant sa ceinture bleu de champion ».

Eduard Thöny, Simplicissimus, 1928


Max Schmeling (1905-2005) avait tout pour être le héros aryen mais il ne se soumit pas pour autant à l’idéologie nazie, non sans un certain courage quand il s’est agi de mettre à l’abri des persécutés, et aussi, semble-t-il, avec un certain art de l’esquive.
Il était devenu champion du monde en 1930 en battant Jack Sharkey, défendit une fois son titre contre Young Stribling avant de perdre contre Sharkey en 1932. De même que Mussolini avec Primo Carnera, le IIIe Reich voulut l’instrumentaliser encore plus après qu’il eut battu en 1936 par KO à la douzième reprise le tout jeune Joe Louis (http://www.youtube.com/watch?v=lihT_ewxVko), mais il fut défait deux ans plus tard, toujours au Yankee Stadium de New York, par KO, en deux minutes et quatre secondes (http://www.youtube.com/watch?v=6BLGdFQPh8c), par le même Joe Louis qui fut désigné comme le boxeur du siècle quarante ans plus tard. Les deux boxeurs devinrent de grands amis après la guerre, Schmeling soutenant Joe Louis, malade et ruiné.



Eduard Thöny, Simplicissimus, 1929

Eduard Thöny, Simplicissimus, 1929

Herbert Marxen, Simplicissimus, 1929

Th. Th. Heine, Simplicissimus, 1930

Olaf Gulbransson, Simplicissimus, 1930

Olaf Gulbransson, Simplicissimus, 1930

Wilhelm Schulz, Simplicissimus, 1930

Eduard Thöny, Simplicissimus, 1931

Olaf Gulbransson, Simplicissimus, 1933


Victor Klemperer, dans son journal Mes soldats de papier, écrit en date du 15 juin 1934 : « Depuis hier, je suis accablé par la rencontre d’Hitler et Mussolini à Venise. S’il remporte un succès de politique extérieure, il se maintiendra — Curieux : ce plaisir que j’ai d’apprendre aujourd’hui que le Californien Baer a remporté le championnat du monde de boxe contre le géant italien Carnera. Baer, qui a récemment battu Schmeling, est juif. Notre journal l’a descendu en flamme hier, donnant toutes les chances de victoire à l’Italien […]. »



Erich Schilling, Simplicissimus, 1936

Après un dernier dessin passablement antisémite, préalable à sa défaite contre Joe Louis, publié en 1937 et commis par Erich Schilling (foncièrement compromis, il se suicida en 1945), le Simplicissimus l’oublia. « Après cette défaite, je n’existais plus pour Hitler, mon nom avait disparu des journaux. » 


Erich Schilling, Simplicissimus, 1937

3 juillet 2011

Le dictateur


Th. Th. Heine, Simplicissimus, 8 novembre 1926

En 1926, Thomas Theodor Heine, co-fondateur du Simplicissimus à Munich en 1895 avec l’éditeur Albert Langen, dessine Charlot en diverses postures de dictateur. Heine devra fuir en Tchécoslovaquie en 1933 (avant de devoir gagner le Suède) et laisser sa revue à ceux qui « s’accommodèrent » du régime, c’est-à-dire en faisant d’abord profil bas (Karl Arnold) ou en s’y soumettant immédiatement sans vergogne (Schilling, Thöny, Schulz mais aussi Gulbransson).


Karl Arnold, Simplicissimus, 30 mars 1931

On comprendre difficilement, à la lecture de cette stupéfiante page de 1931, que Karl Arnold se soit soumis au diktat des nazis en continuant de travailler au Simpl’, et pas seulement pour des raisons économiques puisqu’il finit pas épouser les thèses du pouvoir nazi dans ses dessins 
(souligné : précisions écrites le 5 septembre 2017). 


« La virilité diminuée d’Hitler
à comparer avec la touche de féminin chez l’homme tombé dans la misère comme le représente Chaplin.
Tant l’éclat qui enveloppe tant de sordide
Les partisans d’Hitler
à comparer avec le public de Chaplin
Chaplin — le soc de charrue qui fend les masses ; le rire ameublit la masse.
Le sol du Troisième Reich est tassé ferme, plus aucune herbe n’y pousse.
Interdiction des marionnettes en Italie, des films de Chaplin sous le Troisième Reich.
Toute marionnette peut faire penser au menton de Mussolini, et chaque once de Chaplin, le Führer.
Le pauvre diable veut être pris au sérieux et il faut qu’il déploie aussitôt toutes les forces de l’Enfer.
La docilité de Chaplin apparaît aux yeux de tous, celle d’Hitler uniquement à ceux de ses commentaires.
Chaplin montre le comique du sérieux d’Hitler
quand il joue l’homme distingué, nous savons ce qu’il en est d’Hitler
Chaplin est devenu le plus grand des comiques parce qu’il s’est incorporé l’horreur très profonde des contemporains (…). »


Walter Benjamin, 1934 (traduction de Philippe Ivernel)