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8 avril 2017

Derniers verres au café Le Tournon



Andrea Manga Bell



« Comme toujours, le poète est installé à une table d’angle face au bar et sa théorie de bouteilles. Il penche légèrement le buste sur une feuille de papier et un verre d’eau. Seuls les initiés savant que le verre d’eau contient en réalité  du sliwowitz.
Chaque fois que Roth a écrit une phrase un peu longue, il l’arrose d’une bonne gorgée ; aussi, le verre plein de sliwowitz se vide-t-il avec la même lenteur inexorable que le papier vierge se noircit de sa petite écriture élégante et soignée. C’est sa façon de travailler, nuit et jour. Il vient de terminer son nouveau roman, La Crypte des Capucins, qui fait suite à sa brillante Marche de Radetsky. Les traditions de l’Autriche impériale survivent en lui et à travers lui, et il ne manque jamais une occasion de rappeler que, durant la Première Guerre mondiale, il avait été officier des armées impériales. J’ai fait sa connaissance au cours de séjours qu’il fit à Vienne. Il vécut en Allemagne jusqu’en 1933, et planta ensuite sa tente à Paris.
Comme toujours lorsqu’une dame approche de sa table, il se lève avec une certaine solennité ; à peine peut-on percevoir un léger vacillement de son buste. Il s’incline tellement pour le baise-main, qu’on sent sur le dos de la main le contact des extrémités de sa moustache blonde, humide et rêche. Le regard légèrement voilé de ses yeux bleus se contente d’effleurer ses interlocuteurs ; puis d’un geste grandiloquent, il nous convie de prendre place à sa table. 
Roth est toujours entouré de deux disciples : son ami d’enfance, Soma Morgenstern, un écrivain populaire, originaire de Galicie, comme lui du reste, et une belle femme à la peau colorée qui l’accompagne dans son exil comme une ombre fidèle. 
Cette femme s’appelle Manga Bell, et elle est mariée à un chef ou à un roi du Cameroun français. On racontait que le roi en question s’obstinait à attendre le retour de la fugitive, et que, à Paris, les Noirs du Cameroun s’agenouillaient sur son passage quand par hasard ils la rencontraient dans la rue. »

Hertha Pauli, La Déchirure du temps



n° 521




2 avril 2017

La chambre de Rilke



George Grosz, Walter Mehring, 1925



« La chambre habitée jadis par Rilke à l’hôtel Foyot est maintenant occupée par le romancier autrichien Joseph Roth, dont le style musical rappelle les harmonies de Rilke autant que la délicatesse de son trait de plume et son penchant à la rêverie mystique. Il porte aussi une moustache de veau marin, mais son visage revêt le masque d’un Silène depuis que son épouse, créature d’une inquiétante suavité, sombra dans un accès de dementia praocox. Tout le jour, il écrit dans un bistrot en face du Sénat et, au soleil couchant, un groupe d’exilés vient se joindre à lui, vieux révolutionnaires impénitents, romanciers dont les œuvres furent brûlées en autodafé en 1935, artistes éloignés de la scène, anciens ministres ou anciens professeurs, légitimistes partisans des Habsbourg, prêtres et militaires sans églises et sans commandements, engagés volontaires en chemin pour l’Espagne, arrogants ou amers ; et ce sont aussi les femmes, les amies dont la fidélité faisait oublier toutes les misères, des intrigants, des mendiants de visas : tous venaient confier leurs préoccupations au romancier pour lequel toute vie terrestre n’était qu’un exil temporaire de l’éternité. Il les écoutait tous attentivement du fond de sa lucide ébriété… la nuit… 
“Le jour. La nuit. Le jour…” Que diable, je veux savoir ce qui suit !
Mais où est ma bibliothèque ? C’est le golem qui s’en est emparé. »

Walter Mehring, La bibliothèque perdue







n°518



13 janvier 2016

Joseph Constantinowski, alias Michel Matvéev







Dans Fuite et fin de Joseph Roth, Soma Morgenstern rapporte une conversation tenue en 1934 où il fut question de son premier roman, Le Fils du fils prodigue, dont il présente le manuscrit à son vieil ami afin qu’il en soit le premier lecteur. 
« […] N’attends pas de moi des éloges de copain. J’espère que ce sera aussi bon que Les Traqués de notre ami Constantinowsky. »
Dans une note en bas de page, Joseph Constantinowsky est présenté comme « issu d’une famille mi-russe mi-juive d’Odessa, sculpteur, peintre et  écrivain. En 1934 il se lia d’amitié avec Joseph Roth dont il était l’aîné. Il vivait à Paris où eut lieu sa première exposition en 1935. Il écrivait en yiddish. En 1933, il publia chez Gallimard, sous le nom d’auteur Michel Matvéev et en traduction française, le roman Les Traqués qui décrit le pogroms antijuifs en Russie et en Roumanie. »  Cependant, il est né à Jaffa (en Palestine ottomane) en 1892 et mort à Paris en 1969. Les Traqués est directement écrit en français. 

Dans sa biographie de Joseph Roth, David Bronsen cite les propos qu’il a recueillis de Constantinowsky (alors devenu Joseph Constant) : « Quel homme, Roth ! Il a dû encore faire des plaisanteries sur son lit de mort ! Parce qu’un jour je lui avais dit qu’il ressemblait à mon père, chaque fois qu’il me présentait à quelqu’un il se faisait passé pour mon père, bien que je fusse le plus âgé. »







Intrigué, je me renseigne sur la disponibilité de ce roman en consultant internet. Un est en vente pour un peu moins de 10 euros. Il sera expédié de Dol-de-Bretagne. Deux autres le sont sur Abebooks.
Cet exemplaire est dédicacé à François Berge, sans doute un critique littéraire. Il contient le communiqué de presse rédigé par Pierre Morhange, poète, ami de Joseph Roth qu’il accompagna souvent au café Le Tournon. Après la mort de Roth, il écrivit un poème sur son ami.







Le livre n’est pas coupé, ce qui accuse ledit dédicataire d’une indélicatesse qui était déjà monnaie courante depuis longtemps à l’époque. 
Pour le lire, il me reste à couper avec les précautions d’usage les pages de ce vieux livre neuf, sans exiger qu’il soit « aussi bon » que le roman de Soma Morgenstern — qui est un chef-d’œuvre (plus encore en tenant compte de toute la trilogie).






n°491

1 janvier 2016

Café viennois






Joseph Roth, Soma Morgentern et Robet Musil à Vienne, au Café Museum, 1929-30

— Je ne suis pas un penseur. Soma m’a poussé à lire une théorie du roman de Georges Lukács. Pour lui faire plaisir, j’ai essayé. Je me suis laissé torturer deux pages durant. J’en suis quitte avec ce livre. Mais Soma tient aussi Kafka pour un grand écrivain. Kafka est un écrivain pour écrivains.
— On a déjà dit ça de Brahms : un compositeur pour compositeur, intervins-je.
— Tu me prônais Kafka quand il vivait encore et que pas un de ses grands « romans» n’était connu. Tu es incurable. Mais ses grands romans sont-ils des romans ?
— Pour être exact, peut-être non ; mais ce sont les œuvre d’un grand écrivain, d’un écrivain exceptionnel. 
— Morgenstern et moi avons eu une discussion sur Kafka il y a sept ou huit ans, dit Musil. J’avais beau ne pas partager son opinion (avant la découverte de tous les inédits laissés par Kafka), j’ai quand même accordé à notre ami Morgenstern qu’il s’agit d’un écrivain très singulier.

Soma Morgenstern, Fuite et fin de Joseph Roth 


n°489


25 décembre 2015

Errance en France



Soma Morgenstern par Bil Spira, Café le Tournon, Paris 1939




Dans le cimetière de la petite ville d’Angers, le 3 juillet 1940, on a enterré le cadavre d’un jeune homme que personne ne connaissait dans la région. Il avait été l’un des innombrables réfugiés que l’on pouvait voir en ce temps-là dans les rues, sur les routes, dans les villages et les villes de France, femmes de la guerre éclair, projetés çà et là par la maladie, l’épuisement et la faim. Des millions d’êtres humains fuyaient vers le sud. Le jeune homme avait passé la nuit en plein air à proximité de la petite ville et n’avait été retrouvé mort que le lendemain vers midi, à l’endroit où il s’était couché pour dormir.

Ainsi débute Errance en France, le roman que Soma Morgenstern écrivit à Marseille et à Casablanca entre 1940 et 1941 (et le mettre définitivement en forme à New York en 1952), sur la route de son exil qui se poursuivait depuis l’Anschluss. Curieusement, le narrateur est chrétien et se nomme Petrykowsky, Ukrainien ou Polonais selon les circonstances historiques qui sont au cœur de l’œuvre de Morgenstern, et bien sûr Viennois ; un de ses amis se nomme Morgenroth, comme si Joseph Roth accompagnait Morgenstern par-delà la mort.








n°488

4 septembre 2015

Exilés



Joseph Roth, Eva Hermann, vers 1935

Bertolt Brecht, Eva Hermann, vers 1937

Lion Feuchtwanger, Eva Hermann, à Sanary-sur-Mer, 1934

Arnold Zweig, Eva Hermann

Albert Einstein, Eva Hermann, 1931


Pour en savoir plus sur Eva Hermann, rendez-vous à la source :
http://kuenste-im-exil.de/KIE/Content/EN/Persons/herrmann-eva-en.html



n°476

20 novembre 2014

Un aperçu sur l’étoile du matin






« Dieu le tient en haute estime, celui qui rétablit la paix entre les hommes, entre l’homme et la femme, entre les pères et les enfants, entre les voisins, mais en plus haute estime encore celui qui rétablit la paix entre les peuples, dit Welwel, en citant les paroles du Talmud, quand il informa Alfred qu’il était invité avec Jankel à un mariage, à la première légitimation d’une liaison amoureuse entre une fille du Village Neuf et un garçon du Village Vieux. Le couple s’était connu et aimé à la fête de la fraternisation. C’était à la fin du mois de janvier. 
Welwel cita la phrase sans solennité, avec une pointe de tristesse. Il ne croyait pas que la fraternisation aurait un effet durable.
« C’est un bon signe, dit Jankel. Un signe seulement, rien de plus. Mais s’ils commencent à s’allier entre eux, c’est une bonne chose.
— Oui, oui, dit Welwel, ils se sont déjà alliés avant la fête de fraternisation. 
— Mais seulement dans les anciennes familles, c’est le premier cas de mariage entre les deux villages », dit Jankel, faisant comprendre par une mimique à Welwel, qu’il ne fallait pas gâcher le plaisir d’Alfred, qui était tout heureux d’être invité à ce mariage. 
Jankel, lui non plus, ne fondait pas d’espoirs excessifs sur la fraternisation, surtout après les dernières nouvelles politiques, que Welwel avait rapportées de la ville au début de l’année : dans la Voïvodine voisine, le mouvement nationaliste qui agitait les paysans ukrainiens donnait beaucoup de fil à retordre aux autorités, et s’il ne s’était pas encore étendu aux environs de Dobropolje, il y avait peu d’espoir que les agitateurs et les provocateurs qui existaient des deux côtés, épargnent juste ce petit coin tranquille. 
Soma Morgenstern, Idylle en exil 
(traduit de l’allemand par Denis Authier et Christian Richard) 



Soma Morgenstern au café Le Tournon à Paris, avec Joseph Roth (au centre), 1938


Soma Morgenstern, Viennois, Juif de Galicie, écrivait en allemand, comme Joseph Roth qu’il rejoignit en exil à Paris en 1938 suite à l’Anschluss, et à qui il consacra un livre : Fuite et fin de Joseph Roth. Sa trilogie Étincelles dans l’abîme lui valut la grande estime de Musil.
Pendant la drôle de guerre, il connut les camps d’internement français, s’en évada à l’arrivée des Allemands, et gagna les États-Unis en 1941 après avoir été parmi les réfugiés en transit à Marseille que Varian Fry et l’Emergency Rescue Committee aidèrent dans leur fuite.





http://80grammes.blogspot.fr/2014/11/soma.html
http://plusoumoinstrente.blogspot.fr/2012/02/de-vienne-tournon.html


n°414

23 juillet 2012

Du temps de Lemberg



Marcel Frischmann, Simplicissimus, 5 juin 1932


Écoutons Joseph Roth (Lemberg, la ville, dans le Frankfurter Zeitung du 22 novembre 1924) :
« Je pourrais décrire des alignements de maisons, des places, des églises, des façades, des portails, des parcs, des places, des familles, des styles architecturaux, des autorités, des monuments. Mais cela ne saurait pas plus permettre de rendre compte de l’essence d’une ville que l’indication d’un certain nombre de degrés, sur un thermomètre centigrade, ne pourrait permttre de me faire une idée du climat qui règne dans une région. Il faudrait pouvoir décrire avec des mots : la couleur, l’odeur, la douceur, la densité de l’air, autant de choses qu’on appelle “atmosphère”, faute d’une dénomination convenable. Certaines villes sentent la choucroute, et le baroque n’y peut rien. Je suis arrivé un dimanche soir dans une ville de l’est de la Galicie. la rue principale était bordée de maisons quelconques. Les habitants étaient des commerçants juifs, des paysans ruthènes, des fonctionnaires polonais. Les trottoirs étaient inégaux et la chaussée une chaîne de montagnes en miniature. Les égouts étaient défectueux, et, dans les rues élégantes, du linge séchait, rayé de rouge, bordé de bleu. On s’attendait à trouver une odeur d’oignon, des intérieurs poussiéreux, des traces de vieille moisissure. 
Eh bien, non ! La promenade se déroulait de façon obligée dans la rue principale. Le costume des hommes était d’une élégance naturelle et sobre. Les jeunes filles se déplaçaient par bandes, comme des hirondelles, avec grâce et souplesse, sans hésiter. Un mendiant à la mine enjouée s’excusa avec distinction, et me demanda l’aumôme ; il regrettait, me dit-il, d’avoir à m’importuner. On entendant parler russe, polonais, roumain, allemand, yiddish. On était dans une succussale du grand monde. Et pourtant, il n’exsite dans cette ville ni musée, ni théâtre, ni journal, mais une « école de la Thora et du Talmud », d’où sortent savants européens, écrivains, philosophes des religions, et aussi mystiques, rabbins, propriétaires de magasins. » 
Et des dessinateurs comme Marcel Frischmann. 


Marcel Frischmann, Simplicissimus, 25 septembre 1932

Né en 1900 à Lemberg (désormais Lviv en Ukraine, après avoir été en alternance Lvov en URSS, et Lwów en Pologne au cours du XXe siècle), fleuron de la Galicie de l’empire austro-hongrois, un des emblèmes du « Yiddishland », Marcel Frischmann dut s’exiler à l’arrivée des nazis sans que le Simplicissimus ne s’en émeuve particulièrement, bien que son fondateur Th.Th. Heine ait dû suivre le même chemin au même moment.
Il mourut à Londres en 1952.



Marcel Frischmann, Simplicissimus, 1er janvier 1933

Marcel Frischmann, Simplicissimus, 12 mars 1933

Ultime dessin de Marcel Frischmann pour le Simplicissimus, 1er avril 1933



23 février 2012

Bil Spira



Joseph Roth meurt le 27 mai 1939, au bout du rouleau, rongé par l’alccol.
Moins de trois mois plus tard, à la déclaration de guerre, la plupart de ses amis persécutés par les nazis, mais coupables d’être ressortissants allemands (dont les Autrichiens depuis l’Anschluss), sont internés par les Français comme suspects d’intelligence avec l’ennemi, membres de la « la 5e colonne », comme Bil Spira et Stefan Fingal.

Stefan Fingal au camp de Damigny en 1939

Dans son livre, Bil Spira, de Vienne-la-Rouge aux camps d’internement français (Éditions Tirésias), l’historienne Claude Bessone, avec le concours de Jean-Marie Winkler, décrit le parcours de Spira que je vais résumer ici.
Autrichien, Viennois, Juif, social-démocrate, né en 1913, dessinateur pour l’Arbeiter Zeitung, particulièrement clairvoyant sur « le retour dans l’obscurantisme (qui) se double d’une nostalgie de la germanité idéalisée » écrit Jean-Marie Winkler, et dès 1932 « (Bil Spira) avait compris que le culte du chef, tel que le pratiquait Adolf Hitler, était susceptible d’attirer dans ses filets des ouvriers issus d’horizons politiques différents » (…) « électorat ouvrier déçu de la social-démocartie et désorienté à la suite de la crise économique ».

Arbeiter Zeitung du 20 août 1933

En 1934, l’Arbeiter Zeitung est interdit pas les austrofascistes de Dollfuss (l’autre cible privilégiée du journal et de Spira), chef de gouvernement autoritaire, nationaliste — et antinazi, qui fut bientôt assassiné par les nazis.
Spira émigre en France après l’Anschluss.
Il publie dans Le Rire.
En 1939 il est interné au stade Roland-Garros, dénommé « camp des indésirables », avant Damigny, Athis et Meslay-sur-Maine, il est libéré lors de l’exode de juin 1940, séjourne à Marseille où il fabrique des faux papiers pour Varian Fry, l’Américain qui aida tant de Juifs et d’antinazis à émigrer avec son Emergency Rescue Committee (Comité américain de secours). Arrêté sur dénonciation, il se retrouve au camp du Brébant près de Marseille, puis dans le plus terrible de tous, à Vernet-d’Ariège avant d’être déporté en Allemagne en septembre 1942, successivement dans les camps de travail de Laurahütte et de Blechshammer, et de survivre à la marche forcée lors de l’évacuation de Buchenwald en 1945.
Bil Spira s’installe définitivement en France où il meurt en 1999.


21 février 2012

De Vienne à Tournon


Le dessinateur Bil Spira, qui dut fuir l’Autriche après l’Anschluss, fréquenta le petit groupe d’exilés du Tournon (ou café de la Poste) autour de Joseph Roth, où madame Alazard servait des pernods à tire-larigot (ou bien du côte-du-rhône). 
Il en témoigne en 1947 dans le journal suédois Frehet, en compagnie de l’écrivain Stefan Fingal, l’indéfectible ami de Roth durant vingt ans. 




Au-dessus du Tournon, au 18 de la rue éponyme, à deux pas du palais du Luxembourg, une plaque signale que « le célècre écrivain autrichien Joseph Roth » y avait pris ses quartiers, précisément à l’hôtel de la Poste (alors dénommé), après que l’hôtel Foyot, de l’autre côté de la rue, où il avait résidé jusque-là, eut été détruit en 1937. 



Est-ce dû au hasard de la destinée si, en 1925, Joseph Roth consacra à Tournon, après Vienne (et avant Avignon), une de ses chroniques des Villes blanches ?  

« La ville, presque depuis son origine, a toujours été une capitale, une résidence pour les princes et les rois. Elle a appartenu à plusieurs nations, elle s’est transformée au cours du temps, mais aucun de ses maîtres n’a osé la ravaler jusqu’à en faire une ville de second ordre. Elle a toujours été jeune, fière, belle et vaste. Elle pouvait regarder l’avenir sans crainte, comme une déesse, sur laquelle le temps n’a pas prise. » 
Joseph Roth parle bien de Vienne (sous-préfecture de l’Isère) et non de Wien (capitale impériale de la défunte Autriche-Hongrie).
« Mais voilà que surgissent les murs d’une ville moyenâgeuse, romantique, presque allemande. C’est Tournon. » 



Délaissant le chemin de fer, Joseph Roth arriva à pied à Tournon (sous-préfecture de l’Ardèche). 
« D’un côté, les collines, de l’autre le fleuve. Pas de place pour respirer. Les maisons sont imbriquées les unes dans les autres, elles ne peuvent plus se dégager. Une ville entière est prisonnière. Elle est certes protégée de l’ennemi, mais à peu près comme quelqu’un qui n’aurait plus rien à craindre de personne, parce qu’il serait enfermé pour la vie. Une ruelle se fraie à grand-peine un chemin. Ah, la voilà qui se heurte à un mur, se resserre, se comprime encore plus et tombe sur une sœur qui connaît le même sort ! Les ruelles sont comme des vers, elles se tortillent entre les maisons. Celles-ci se pressent contre le fleuve et risqueraient de s’y noyer, si le mur d’enceinte qui le surplombe ne les retenait.
Je vais à droite, à gauche, devant moi, je retourne sur mes pas. J’entends des gens parler et je vois leurs gestes, mais ils sont aussi loin de moi que si nous étions séparés par des cloisons de verre. Un enfant rit, mais ce n’est ni un rire ni un enfant de mon époque. Je peux, dans des pays étrangers, me sentir à l’aise, comme chez moi, mais cela m’est impossible dans une époque étrangère. Notre vraie patrie, c’est le présent. Nos contemporains sont nos compatriotes. »


Bil & Mina





18 février 2012

La patrie de Joseph Roth


« Toute déclaration en faveur du pays auquel — pour des raisons mystérieuses et donc impossibles à élucider — on donne le nom de  “patrie” doit — pour des raisons presque aussi indéfinissables — être précédée d’une sorte d’explication. Certes, jamais ni nulle part, il n’a encore fallu fournir d’excuse pour se déclarer en faveur de son pays d’origine. Mais aujourd’hui, voilà que, chez nous, on se voit obligé de dépouiller toute formule par laquelle on se reconnaît de ce pays, non seulement de l’emphase mensongère et de la rhétorique creuse dont on l’entoure depuis des décennies, mais aussi de la sanglante brutalité qui, également depuis des décennies, emprisonne et défigure le patriotisme, l’amour de la nation et la langue.
Car, si l’on a à déclarer son attachement à la patrie, cela ne peut se faire que sous une forme qui se distingue sans équivoque des formes usuelles de décalaration d’amour patriotique. Il y eut une époque, en Allemagne, où la silencieuse dignité du savant, la prudente timidité du poète, la raison du politicien et de l’homme d’État, tous les cœurs simples des individus privés avouaient et reconnaissaient, avec une naturelle évidence, leur amour de la patrie : dans leurs lettres, dans leurs œuvres et dans des circonstances de toutes sortes. Il n’existait pas de partis ayant le privilège du patriotisme et les professions de foi en faveur de la patrie n’étaient pas des appels au combat. De même que l’on considère qu’il ne peut y avoir de société vraiment humaine sans un sentiment de solidarité humaine, de même estimait-on alors qu’il ne pouvait y avoir d’opinion sans l’existence d’une sentiment national. Comme elles doivent être peu sûres ces nations où des partis entiers débattent, dix années durant — le temps de leur existence —, de leurs convictions nationales — ce qui est une évidence, et en aucune façon une preuve —, et non moins inlassablement de la façon de les exprimer. Le fait de se sentir chez soi au sein d’une nation est un sentiment élémentaire pour un citoyen européen, pas du tout une “conception du monde”, et encore moins un programme. Il serait donc tout simplement logique d’admettre que seuls sont sincèrement nationaux les partis qui, au lieu de faire étalage de sentiments national, considèrent que c’est là quelque chose qui va de soi. (…) »
Profession de foi en faveur de l’Allemagne, Frankfurter Zeitung, 27 septembre 1931


Rappelons que, à l’instar de Henri Heine, Joseph Roth se sent allemand par la langue, lui qui, natif de la Galicie austro-hongroise, Juif, Viennois, Parisien, exilé, désespéré, ne fut jamais Allemand de nationalité. La suite de son article est un éloge de la langue allemande.

17 février 2012

Job et son livre


J’ai lu et relu Job sous le titre Le Poids de la grâce, sans bien comprendre le pourquoi de ce titre que seule la deuxième traduction française avait adopté dans les années soixante.
Ce roman de Joseph Roth fut publié en 1930 à Berlin, et dès 1931 à Paris. Il vient d’être traduit pour la troisième fois, et son titre original a été rétabli. Qu’il soit lu, c’est une merveille.
Par ailleurs, dans les années vingt en Europe, Joseph Roth fut un chroniqueur itinérant pour plusieurs journaux allemands où il fit montre d’une rare clairvoyance.

« Aucun musée, aucune église ne saurait me dédommager du sinistre spectacle que m’offre, par exemple, la devanture d’une librairie dans une petite ville. L’on y trouve une telle abondance représentative de bêtise, de dilettantisme lyrique, d’art régionaliste et de fausses idylles, d’attachements verbeux à une glèbe de papier journal ou de carton, tout juste bonne à empaqueter un chapeau haut de forme, et totalement dépourvue de tout sentiment, graine ou semence ! De cette grisaille de sépulcre, répandue sur des millions de “camarades”, voilà que surgit, à la lumière du jour, une littérature d’écrivains-fantômes qui jouissent de gros tirages et se moquent des lois sur l’immortalité et la  pornographie parce qu’ils sont pour devise la “chasteté”, la “virilité” barbue, et ouvrent ainsi la voie à un autre grandiose sous le signe du Troisième Reich. Quelle énorme quantité de poison dans ces calices d’un bleu de violette ! De la face énergique du didacteur welche au regard noblement tourné vers le nord, et au menton qui fait songer à un casque d’acier renversé, à la figure d’un Adolf Hitler dont les grimaces ont devancé celle de ses électeurs, et où chaque partisan peut constater, comme dans un miroir, que tout est déjà là : les Dinter* et les Lauff**, la bête immonde et son âme, le doré sur tranche et le filet de sang. Que l’on mette la table ! Que le petit âne se couche ! Que l’on sorte les matraques ! (…) »
* Écrivain à succès qui fut député nazi.
** Écrivain régionaliste annobli par Guillaume II.

Lettre du Hartz, 14 décembre 1930, Frankfurter Zeitung (trad. Jean Ruffet, in Croquis de voyage, Seuil)



Le 8 octobre 1930, Roth écrit à Stephan Zweig, de l’hôtel Foyot, à Paris :
« (…) Le 13, je pars d’ici. J’entreprends un circuit des villes allemandes pour le compte de la Frankfurter Zeitung. Mon livre [Job] sortira après-demain. Je suppose que vous avez entre-temps reçu de ma maison d’édition une lettre importune vous demandant un compte rendu. J’espère que vous ne m’en voudrez pas. (…) »
Le 20 novembre, dans une lettre expédiée de Goslar*, toujours à Zweig avec lequel il tint une correspondance nourrie, il revient sur la fortune de Job :
« Puisse Dieu vous écouter et faire que vous ayez raison quand vous évoquez les chiffres de vente élevés de Job. Jusqu’à aujourd’hui, 8500 exemplaires ont été vendus, c’est beaucoup pour moi. Mais ce n’est pas assez au regard des problèmes financiers que connaît la maison d’édition Kiepenhauer. Ni Feuchtwanger ni Heinrich Mann ne se vendent bien. (…) »

* Ville de Basse-Saxe, au pied du massif du Harz.



17 juillet 2011

Témoin d’un monde disparu



Roman Vishniac, se tirant le portrait ici en 1931 à Berlin où il vivait, pérégrina à partir de 1933 de shtetl en ghetto, de Hongrie en Lituanie, et bien sûr en cette Galicie orpheline de l’empire austro-hongrois (si on suit Joseph Roth). Voyant poindre la catastrophe, il accumula les clichés de ce monde qui allait disparaître, ce Yiddishland mythique, en dissimulant son appareil au regard de la police comme de la population (dont les méfiances n’étaient pas du même ordre).



Fin 1940, il réussit à rejoindre New York (où il mourut en 1990) sur le même bateau que Jean Renoir et Saint-Exupéry.

14 juillet 2011

Remarques à propos du cinéma parlant, par Joseph Roth



Th. Th. Heine, Simplicissimus, 1930



« Le cinéma parlant ne renforce pas le moins du monde l’illusion que les ombres mobiles sont des êtres humains, mais convainc bien plutôt du fait qu’elles sont des ombres. La voix provient pour ainsi dire d’une autre dimension, laquelle est plus proche de nous autres, les spectateurs vivants. La voix humaine semble être une manifestation très corporelle, plus corporelle que le corps dont elle émane. La voix du chanteur dans la salle de concert recouvre, enveloppe, et même supplante parfois la présence physique du chanteur. L’être humain parlant est déjà à lui seul une existence corporelle double. Souvent, celui qui se taisait se métamorphose radicalement dès qu’il commence à parler. Ce que nous entendons de sa part transforme l’impression que nous avions de lui tant que nous nous contentions de le voir. La voix “nous touche de plus près”. Elle semble nous être plus immédiatement proche que le visage ou la main immobile. Oui, la voix est un contact corporel direct. Il ne sert pas à grand-chose que dans le cinéma parlant les mouvements des lèvres, des muscles du visage, des mains coïncident parfaitement avec les sons entendus. On pourrait même dire : plus l’articulation visible est exacte, plus nette est l’impression de voir une ombre articuler, plus grande est la distance entre l’immédiateté des sons entendus et la consistance ombreuse des mouvements simultanés.
La voix a certes été “captée” comme l’ont été les gestes de l’acteur vivant. Mais dans la mesure où la voix originale était déjà plus directe que le corps original, l’effet de la voix “captée” est d’autant plus immédiat. Elle bénéficie de la disposition dans laquelle nous sommes habituellement de nous “représenter” le locuteur (le chanteur) à peine nous entendons sa voix (au téléphone ou par le biais du Gramophone) ; de presque voir l’éclair à peine nous entendons le tonnerre ; de cette aptitude naturelle donc, en fonction de laquelle l’ouïe déclenche la “faculté de représentation” visuelle, plus fort et plus vite que n’importe quel autre sens.
Dans le cinéma parlant, la voix semble par conséquent plus proche que la photographie, que la photographie animée. Elle remplit tout l’espace, touche physiquement chacun des spectateurs, parvient de manière presque uniforme à chaque endroit de la salle. L’image reste enchaînée à l’écran, emprisonnée dans sa bidimentionnalité. Quand la voix faisait encore défaut à l’image, quand seule la musique accompagnait encore ses mouvements, le dynamisme de l’image stimulait tant notre “faculté de représentation” que nous ajoutions de nous-mêmes la troisième dimension manquante à l’ombre, que nous “la concevions par la pensée”. Désormais, ce n’est pas la voix qui semble accompagner le mouvement, mais, au contraire, c’est le mouvement des ombres qui semble accompagner les modulations de la voix. Et c’est seulement maintenant que nous avons le cinéma parlant que nous savons combien le cinéma doit à la musique d’accompagnement. Non seulement elle rend la voix superflue, mais (de concert avec notre imagination) elle remplace pour ainsi dire la troisième dimension — parce qu’elle est venue d’un “autre” monde pour soutenir un monde proche. Un monde proche, et pourtant étranger. La musique d’accompagnement vient donc en quelque sorte d’un monde tellement étranger qu’elle ne peut effectivement faire autre chose qu’accompagner et qu’elle demeure la fonction la plus importante du dynamisme et de la capacité d’illusion de l’ombre. La voix en revanche est la concurrente victorieuse de l’image.
Occasionnellement seulement, l’impression de l’image parlante parvient à être aussi immédiate que celle de sa voix : c’est le cas par exemple du “gros plan”. Mais il faut que l’image d’une bouche en train de parler occupe une partie très importante de la surface de l’écran pour être capable de concurrencer ses propres sons. Que l’on observe par exemple dans le cinéma parlant une séquence montrant une voiture en train de rouler, et que l’on compare le spectacle des roues et le bruit des roues en train de rouler. Ce dernier semble être dissocié des roues, parce que l’on ne voit pas là les mouvements d’articulation. Les roues passent silencieusement sur l’écran, comme dans le cinéma muet. Le bruit des roues en train de rouler se superpose à l’image, il ne provient pas de l’image. L’oreille du spectateur devient plus sensible que son œil. Comparée au vacarme assourdissant, suggestif, la force de suggestion de la rotation visible devient insignifiant. Le bruit se manifeste physiquement, le mouvement de rotation ne parvient pas à susciter l’illusion.
Voilà donc une question pleinement actuelle : que doit faire le cinéma pour rendre l’image aussi suggestive que sa composante acoustique ?
Le “cinéma”, l’image animée, ne tire, ainsi que nous l’avons vu, nul bénéfice du “son” simultanément enregistré et reproduit, le son affaiblit bien plutôt l’effet de l’image. La production de l’image animée ne peut donc rien attendre de cette nouvelle invention. L’image devra tenter d’atteindre de manière autonome une perfection qui lui permettra d’entrer véritablement en concurrence, c’est-à-dire en coïncidence avec sa propre composante accoustique. Peut-être le temps est-il venu pour le peintre de commencer à remplacer le photographe. Ou, plus exactement, pour la photographie d’emprunter à l’“art” son efficacité expressive physique. »

Frankfurter Zeitung, 6 mai 1929
(traduction Stéphane Pesnel, extrait du Cabinet des figures de cire, Seuil)


Olaf Gulbransson, Simplicissimus, 8 juin 1931