Affichage des articles dont le libellé est Jean-Sébastien Bach. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Jean-Sébastien Bach. Afficher tous les articles

15 septembre 2012

Thomas Mann écrit à Olaf Gulbransson


Olaf Gulbransson était un grand admirateur de Thomas Mann, voire un de ses amis, et l’inverse était vrai comme le montre ce courrier du 19 mai 1927, depuis Munich, où Thomas Mann lui écrit :
« […] Haben Sie vielen Dank für das schöne, schöne Buch ! Sie haben Andersen so entzückend illustriert, wie ich immer erwartet hatte, wenn Sie es einmal tun würden. Ich lese die Geschichten bei dieser Gelegenheit wieder und fühle mich Ihnen in der Verehrung, die Sie in der Einbandzeichnung ausdrücken, freundschaftlich verbunden […] »*

* « Merci beaucoup pour ce très beau livre. Vous avez illustré Andersen de si jolie manière comme je l'ai toujours attendu de votre part. De cette façon, je relis les contes et me sens amicalement proche de vous par votre dédicace de couverture. »

Olaf Gulbransson, page titre pour Le vilain petit canard, de H. C. Andersen

En 1933, la fille de Thomas Mann, Erika, lance cette exhortation à Gulbransson : «… Zeichne — unterschreibe nicht… » « … Dessine, ne signe pas… » ce qui sans doute se rapporte au fait qu’après avoir dans un premier temps refusé de signer une lettre ouverte s’opposant à la tenue de la conférence de Thomas Mann Grandeur et souffrance de Richard Wagner, le 10 février 1933 à l’université de Munich (qui fut perturbée par les SA, comme le rapporte Jean-Michel Palmier dans Weimar en exil, « [les nazis lui reprochant que] sa réelle admiration pour Wagner était tempérée par une critique de son nationalisme et la reprise d’un certain nombre de critique de Nietzsche »), Gulbransson cède devant l’insistance de ses collègues de l’Académie des beaux-arts de Munich, attitude d’hostilité dénoncée par la presse étrangère, et qui lui vaut de voir beaucoup d’amis lui tourner le dos après cette trahison qu’il aurait aussitôt regrettée, en demandant l’annulation de sa signature auprès de Bernhard Bleeker, un sculpteur bien en cour.


« Bernhard Beeker, le sculpteur de quantité de têtes, trébuchant sur une fugue de Jean-Sébastien Bach »,
Olaf Gulbransson, Simplicissimus, 10 septembre 1933


Cependant, après une alerte en 1933 marquée par l’interdiction d’une exposition et la menace d’être envoyé à Dachau, sa situation s’améliora en 1935 suite à l’intervention de Ribbentrop qui était mariée à la fille d’un de ses meilleurs amis.
Il poursuivit sa collaboration au Simplicissimus jusqu’en 1944, sans jamais déranger le pouvoir, en s’illustrant en particulier par ses caricatures acerbes à l’encontre de Churchill, Roosevelt et Staline.


Olaf Gulbransson, Simplicissimus, 1er octobre 1928

Olaf Gulbransson, L’académie des poètes, Simplicissimus, 25 novembre 1929

Olaf Gulbransson, Simplicissimus, 2 novembre 1930

Olaf Gulbransson, Simplicissimus, 9 février 1931


20 août 2011

Bisbilles au Ciné-Moka


M. Richard Rivière et M. Prosper Lefèbvre, chacun dans sa partie, tenait son rôle pour le premier. L’un dirigeait « Le Meilleur Orchestre » et l’autre projetait « Les plus Beaux Films » au Ciné-Moka de Limoges. Ils avaient surtout l’art de se mépriser.
Le chef d’orchestre arrivait tous les soirs au dernier moment pour la séance de 8 h 30. Il stationnait sa Renault Torpedo devant le cinéma, qu’elle fût bien en vue et faisait son entrée par la salle, pour qu’il fût bien en vue. Il s’appliquait à ce que toutes les têtes se retournassent, surtout celles qui s’habillaient aux Dames Françaises, alors que les musiciens étaient déjà dans la fosse à s’accorder en grinçant. Richard Rivière avait fait ses classes d’orchestre et de composition au Conservatoire sous la férule de Jules Massenet avant de diriger sempiternellement les mêmes scies des Strauss et de Waldteufel à Plombières, puis à Molitg-les-Bains, pour les asthmatiques et les rhumatisants. Diriger un orchestre de cinéma était un choix, affirmait-il avec superbe. Il pouvait enfin faire de la musique comme il l’entendait. Charlot l’ennuyait, certes, un piano eût suffi à accompagner ses gesticulations, mais il avait des compensations comme toute cette semaine d’octobre où il pouvait enfin se confronter à Wagner avec qui il partageait le prénom (quand il partageait son nom avec le vieux Bach). La Mort de Siegfried était programmée, une superproduction tirée de la légende des Nibelungen comme le disait le programme à l’intention des ignares. Jouer Wagner avec douze musiciens était une gageure, des musiciens pas fameux de surcroît mis à part la harpiste qui avait de jolis bras. Afin de ne pas ronger son frein pendant les actualités, le documentaire sur la fabrication d’une automobile et le deuxième épisode de La Justicière (une sottise injustifiable), Richard Rivière avait prévu d’y inclure en filigrane l’ouverture de Siegfried, comme les petits cailloux mènent à la montagne.
L’opérateur arrivait au Ciné-Moka par la petite porte latérale, une heure à l’avance, où il laissait sa bicyclette et sa fiancée Francette — elle tenait la caisse et vendait des friandises à l’entracte — et grimpait dans sa cabine, comme un marin grimperait à son mât pour envoyer la voilure. Prosper Lefèbvre avait vue sur l’orchestre qui s’accordait en grinçant. Ce moment musical était son préféré. Il ne supportait pas dès que Rivière s’en mêlait.
Il envoya la première partie avec les actualités (encore la Croisière noire, encore Mussolini, encore les troubles au Maroc, encore la victoire de Lacoste sur Borotra), le documentaire (encore des automobiles) et La Justicière (encore la victoire du bien). Pour une fois, il écouta sans déplaisir les efforts de l’orchestre, particulièrement pour imiter le son des balles de Lacoste et de Borotra tout en citant quelques mesures de l’ouverture de Siegfried. Il fallait convenir que Rivière n’était pas si mauvais musicien même si sa gestique amphigourique était grotesque. À l’entracte, avant de charger la première bobine, il admira les glissements de Francette de rang en rang. Il attendit que le maître ordonnât la première attaque pour lancer la bobine. Richard Rivière, totalement consacré à son tête-à-tête avec Wagner, ne s’aperçut pas tout de suite d’un petit détail non négligeable.
Prosper, alors que Lacoste sautait par-dessus le filet pour serrer la main de Borotra, entre mousquetaires, avait reçu un petit bleu du directeur « retenu à Toulouse avec Siegfried et Brunhild stop faites de votre mieux ».
Le public pouvait lire sur les tickets que la direction se réservait le droit de changer de programme en cas de force majeure. D’ailleurs personne ne râla. C’était un film allemand après tout. Richard Rivière développa les thèmes wagnériens pendant deux heures trente-quatre minutes. Qu’importe que ce fût sur les images de Madame Sans-Gêne.

La Bachellerie, le 28 août 2008