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5 avril 2017

Café viennois







« À l’époque où Vienne était encore la ville cosmopolite régie par la Maison des Habsbourg et le Roi de la Valse, le Café Viennois tenait aussi une place importante dans l’existence. […]

Au Café Herrenhof, autrefois, le prince Rodolphe de Habsbourg, héritier du trône, retrouvait incognito des journalistes à tendance libérale, et au Central, avant la Première Guerre mondiale, un certain M. Bronstein jouait sa partie d’échecs quotidienne, jusqu’au jour où il pénétra dans l’histoire du monde sous le nom de Léon Trotski. […]

Poète allemand vivant à Paris, Mehring était venu à Vienne en 1934 dans l’intention d’y passer quelques jours, et il y était resté en fait quelques années. Au début, il n’avait pas daigné répondre à nos questions inspirées pourtant par la courtoisie, concernant ses œuvres. Et finalement, nous fûmes officiellement présentés l’un à l’autre au cours d’un réception mondaine : il me regarda en riant.
— Ah ! c’est vous, le “Correspondant autrichien” ?…
Il avait eu l’intention d’esquiver des messieurs officiels, mais pas une jeune femme tout-ce-qu’il-y-avait-de-plus-inofficielle. Aujourd’hui encore, il lui arrive de mentionner l’immense chapeau garni de rubans que je portais alors.
— Cette fois, il est plus que temps que tu te sauves ! lui lançai-je dans le café.
Il était en tête de la liste d’extradition dressée par Goebbels, ce qui d’ailleurs l’emplissait de fierté. »

Hertha Pauli, La déchirure du temps


Hertha Pauli



n° 520

4 avril 2017

Révolutionnaires au café



Robert Delaunay, Walter Mehring, 1923


« À Paris […] on vit s’ouvrir les premiers cafés, ceux des Arméniens Pascal et Grégoire d’Alep, et celui du levantin Procope, à la Foire Saint-Germain.
Les noms des cafés marquaient les champs de bataille sur lesquels cette singulière république, au cours de ses trois siècles de durée, avait combattu sans trêve contre l’alliance du soi-disant “bon goût” et du soi-disant “bon sens” humain.
[…] Au d’Harcourt, place de la Sorbonne, sommeillait, bercé pas les sons d’un orchestre féminin, le précepteur des dictateurs, Georges Sorel, ami et adversaire du socialiste chrétien Charles Péguy. Sorel enseignait sa théodicée de la “violence” et proclamait l’inutilité sociale de la littérature. Au café de la Rotonde où sévissaient les fauves, les premiers expressionnistes, le journaliste révolutionnaire Oulianov — alias Lénine — ruminait les statuts de la future censure policière qui, plus tard, préserverait le prolétariat encore mineur de tous excès de la part des artistes.
Au Café Central, à Vienne, son collègue Trotsky, qui devait être plus tard “général du peuple” (ou plutôt Léon Bronstein, l’écrivain) jouait aux échecs avec le ministre autrichien des Affaires étrangères. Il se trouvait dos à dos avec le pathologiste des maladies nerveuses, le docteur Freud. L’un devait faire échec et mat au capitalisme, l’autre à l’Éros. »

Walter Mehring, La bibliothèque perdue


n°519