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18 septembre 2015

Jean Zay



Sortie d’un conseil des Ministres, 1938



Mercredi 6 décembre 1940
Ce soir, à 6 heures, le capitaine commandant la prison militaire de Clermont-Ferrand — excellent homme, officier de réserve, épicier en gros dans le civil et assez confus des fonctions inattendues qu’il assume provisoirement — pénètre dans la cellule que j’occupe depuis près de quatre mois et m’annonce :
—  « Vous partez cette nuit à Marseille. Je viens de recevoir l’ordre.
— Pour Marseille ?… Et de là ?
— De là ? Je ne sais pas… »




paru dans Gringoire, 
 « Le négrite juif Jean Zay » pour Céline. 



Départ d’une colonie de vacances, 1937


n°477


4 août 2015

Racines carrées



Les familles Schnerb et Mandelbrojt, Argnat, Puy-de-Dôme, 1934



Dans son entretien avec son neveu Benoît Mandelbrot, en 1970, Szolem Mandelbrojt raconte :
Dans la famille, on vénérait toujours l’esprit. Je crois que dans notre maison, être savant, être quelqu’un qui réfléchit, être inventeur, c’était considéré comme quelque chose de supérieur, de presque divin. On parlait d’un savant comme d’un créateur, comme étant “immense”. Les jeunes chez nous, à la maison, et mes camarades, considéraient comme un privilège invraisemblable, extraordinaire, que de pouvoir réfléchir, de consacrer sa vie à la science. L’argent comptait peu, on ne pensait pas que le science était, si j’ose dire, un instrument matériel qui permet de gagner de l’argent ou d’avoir une situation. Pas du tout. C’était exactement le contraire, on voulait se sacrifier pour la science. Eh bien, j’étais dans ce milieu. Et dès le début, j’ai aimé les mathématiques. 
Je me rappelle d’ailleurs qu’à l'âge de quatorze ans j’ai fait une très grande découverte : j’ai inventé l’extraction des racines carrées ! Il était évident qu’on savait déjà le faire, comme je l’ai appris par ton père. Ton père était très intelligent, à tel point que, tout en sachant, bien entendu, ce que c’est que l’extraction d’une racine carrée, il n’a pas voulu me le dire, pour que je puisse continuer à réfléchir sur un “nouveau” sujet. Il s’était dit : « Il est en train d’inventer, laissons-le faire. »


 Les Cahiers du séminaire d’histoire des mathématiques, tome 6, 1985 


Szolem Mandelbrojt (Varsovie 1899 - Paris 1983) émigre à Paris en 1920, soutient brillamment sa thèse de mathématiques en 1923, enseigne à l’université de Clermont-Ferrand (où il se lie d’amitié avec mes grands-parents) avant d’être nommé en 1938 professeur au Collège de France. En 1940, avec sa famille, il peut quitter la France occupée grâce à l’invitation du Rice Institut de Houston.
Benoît Mandelbrot (Varsovie 1924 - Cambridge Massachussets 2010) est mondialement célèbre pour son invention de la géométrie fractale.
Sur les photos figure Jacques Mandelbrojt, né en 1929, physicien, qui fut professeur à l’université d’Aix-Marseille sans jamais délaisser la peinture, tissant toujours des liens entre les deux domaines de création.
https://www.centrepompidou.fr/cpv/resource/cEa8A4/rbAp7x
https://www.youtube.com/watch?v=VxzzP_dFIYk


n°474 


6 mars 2012

La famille de Saint-Étienne




Sur la photo, de gauche à droite alignés avec humour (le photographe — serait-ce Jacques, le frère de Léopold ? — savait de toute évidence ce qu’il comptait obtenir) : Léopold Schnerb, son épouse Berthe (née Dreyfus), Amédée Schnerb, Jacques-Marc Schnerb, Andrée Schnerb (née Émerique), Jacques-Marc étant assis entre ses parents. Elle doit dater de 1932 environ.

La « cousine Andrée » faisait partie de la conversation familiale. Nous ne savions pas exactement en quel honneur elle était une cousine. La cousine de notre grand-père Robert, si nous écoutions bien notre mère. Les grands-pères auraient donc aussi des cousins et des cousines. En l’occurence, une cousine par mariage avec son cousin Amédée. Dans le même mystère, il y avait aussi la « cousine Carmen ».
J’ai vu la cousine Andrée une fois, j’avais dix ans, lors de l’escale de Saint-Étienne qui venait après celles de Clermont-Ferrand et de Thiers, ma grand-mère m’ayant engagé comme compagnon de voyage pour rentrer chez elle dans le midi, par anticipation sur les vacances d’été car mon entrée en sixième était déjà dans la poche. Ma collection de Lucky Luke, de Pieds Nickelés et de Bibi Fricotin en a beaucoup profité. Quand je dépouillais les kiosques de gare, ma grand-mère m’encourageait, pas le genre à mégoter.
Nous sommes arrivés en voiture, convoyés par nos hôtes de Thiers, je crois. En 203 peut-être bien, ou alors une 403. Je me rappelle la pénombre, les gros et vénérables fauteuils en cuir, un vague ennui et les tramways sillonnant la ville, les rails, les câbles — mais, la cousine Andrée, je ne la vois pas.
Émerique, c’était le nom de ces gens qui vendaient des beaux vêtements à Épernay, pas très loin de chez nous, où nous allions une fois par an pour renouveler notre garde-robe. Du vrai chic assurément. Il nous semblait bien que notre mère avait un lien avec ces Émerique, mais lequel ? Je me souviens surtout d’un très beau manteau trois-quarts bleu marine, rouge écarlate au revers, à l’épais tissu feutré, qu’une fermeture Éclair à boucle finissait d’embellir et de lui donner une dimension amusante. Mon frère et moi avions dû revenir d’Épernay particulièrement fiers, dans l’espoir d’un hiver précoce. Ces manteaux furent-ils des exceptions ? Les souvenirs de ma sœur aînée sont moins idylliques, souvent nous ne voulions plus porter ces belles affaires, le regret de s’être laissé faire succédant vite à un consensus poli.

Léopold et son épouse Berthe sont morts gazés le 23 novembre 1943 à Auschwitz, comme Jacques son frère, et leur petit-fils Jacques-Marc (parti de Drancy dans le même convoi), le 21 janvier 1944.
Amédée est mort en 1940 sur le front.
Juste après la guerre, la cousine Andrée adopta Rosa Josefowicz dont les parents, Juifs polonais, et sa jeune sœur, étaient morts à Auschwitz.

Merci à Myriam, petite-nièce de la cousine Andrée.



Jacques-Marc Schnerb le jour de sa bar-mitsvah


ajouté le 1er avril 2020

7 octobre 2011

Un historien dans le siècle




Deux dates, par leur conséquences, ont particulièrement marqué toute la vie de mes grands-parents et par là-même celle de toute la famille :
1933, Robert Schnerb soutient sa thèse d’histoire, fort novatrice tant par son sujet que dans sa méthodologie, Les contributions directes à l’époque de la Révolution dans le département du Puy-de-Dôme, mais ne reçoit que la modeste mention « honorable ». Cette décision infondée, voire inique, lui fermera à jamais les portes de l’Université.
1941, Robert et Madeleine Schnerb sont révoqués de leur poste au lycée Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand suite aux lois antisémites de Vichy d’octobre 1940.


Cette histoire, ma sœur Claudine l’a reconstituée dans son livre Robert Schnerb, un historien dans le siècle, préfacé par l’ancien élève de Robert Schnerb en khâgne, Nathan Wachtel, professeur au Collège de France. Il vient de paraître dans la collection Inter-national des éditions L’Harmattan.






C’est le moment de donner la légende de l’illustration permanente de ce blog. Ce n’est pas une surprise : il s’agit d’une page d’un album familial, en date de 1931. Y figurent mes grands-parents, Robert et Madeleine Schnerb (née Liebschütz, son frère Pierre y est présent aussi), dans le parc de leur maison de Coudes (Puy-de-Dôme) ou quelque part dans les environs. La petite fille se nomme Hélène, elle a deux ans. C’est ma mère.
C’est le moment de dire que l’idée de Trente — rôder, flâner, baguenauder, enquêter, s’égarer autour de ces années-là — vient de cette histoire.